{"id":80,"date":"2014-12-31T12:15:30","date_gmt":"2014-12-31T11:15:30","guid":{"rendered":"http:\/\/mediterranean.listephoenix.com\/?page_id=80"},"modified":"2024-05-12T12:18:20","modified_gmt":"2024-05-12T11:18:20","slug":"i-tourists","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/mediterranean.listephoenix.com\/?page_id=80","title":{"rendered":"2. TOURISME"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\">\n<div><span style=\"color: #000000;\"><strong>I\u00b0 PARTIE<\/strong><\/span><\/div>\n<div><span style=\"color: #000000;\"><strong>TOURISME ET VILLEGIATURE<\/strong><\/span><\/div>\n<div><\/div>\n<div><span style=\"color: #000000;\"><strong>CHAPITRE II<\/strong><\/span><\/div>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\">SOMMAIRE <\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\">1. PELERINAGE ET ITINERANCE\u00a0<\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\">2. VOYAGER AU TEMPS DES LUMIERES <\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\">3. FRENCH TOUR ET REVOLUTION <\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\">4. LA DECOUVERTE DE LA CORSE <\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\">5. LE TOUR ET LA QUESTION RELIGIEUSE <\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><\/div>\n<div style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\">\n<p>La gen\u00e8se du tourisme se d\u00e9roule en plusieurs \u00e9tapes. L\u2019institution aristocratique du <em>tour<\/em> est la plus ancienne et lui a laiss\u00e9 son nom. Elle lui a aussi laiss\u00e9 l\u2019h\u00e9ritage des Lumi\u00e8res, au travers des pr\u00e9occupations hygi\u00e9nistes et philanthropiques \u00e9labor\u00e9es dans les vill\u00e9giatures thermales et baln\u00e9aires. Ces \u00e9volutions parall\u00e8les de la vill\u00e9giature th\u00e9rapeutique allaient renouveler en profondeur l\u2019institution du <em>tour<\/em>, avec l\u2019\u00e9mergence du climat\u00e9risme et plus particuli\u00e8rement la th\u00e9orisation des vertus th\u00e9rapeutiques des climats chauds. La climatoth\u00e9rapie naissante correspondait \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de tuberculose qui frappa alors le continent europ\u00e9en, et notamment ses \u00e9lites. Le tourisme moderne vit ainsi le jour sous la forme d\u2019une institution m\u00e9dicale, dont les principales infrastructures demeurent d\u2019une \u00e9tonnante actualit\u00e9. Les chapitres qui suivent se proposent de d\u00e9crire cette pr\u00e9histoire du tourisme, dans les r\u00e9gions qui lui ont donn\u00e9 naissance, les rivages et les montagnes de l\u2019Europe et plus particuli\u00e8rement les r\u00e9gions m\u00e9diterran\u00e9ennes, fran\u00e7aises et italiennes, regroup\u00e9es sous le terme de <em>Riviera<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n<h2 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: 20px;\"><strong>1. PELERINAGE ET ITINERANCE\u00a0<\/strong><\/span><\/span><\/h2>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><strong>Le Tour et les m\u00e9tamorphoses du voyage <\/strong><\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab Le voyage me semble un exercice profitable [\u00e9crit MONTAIGNE \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les grandes explorations sont en train de bouleverser les conceptions du monde h\u00e9rit\u00e9es de l\u2019Antiquit\u00e9]. L&rsquo;Ame y a une continuelle exercitation \u00e0 remarquer des choses incongneues et nouvelles, et je ne s\u00e7ache point meilleure escholle, comme i&rsquo;ay dict souvent, \u00e0 fa\u00e7onner la vie que de luy proposer incessamment la diversit\u00e9 de tant d&rsquo;aultres vies, fantaisies et usances, et luy faire gouster une si perp\u00e9tuelle vari\u00e9t\u00e9 de formes de nostre nature. \u00bb \u00a0[<span style=\"font-size: 12px;\">MONTAIGNE Michel de, <em>Essais suivis de sa correspondance&#8230;, ed. variorum<\/em>, Paris, Charpentier, 1854, t.III, chap.IX, p97.<\/span>] L\u2019essor irr\u00e9sistible des voyages de d\u00e9couverte allait largement confirmer le point de vue de l\u2019auteur des <em>Essais<\/em>. Leur impact culturel conduira l\u2019Occident \u00e0 repenser les cat\u00e9gories traditionnelles qui fondaient jusqu\u2019alors son identit\u00e9. Le voyage est aussi \u00e0 l\u2019origine du tourisme moderne dont MONTAIGNE, qui a parcouru l\u2019Europe \u00e0 plusieurs reprises, est \u00e0 bien des \u00e9gards un pr\u00e9curseur.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: 16px;\">P\u00e8lerins<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"2\"><span style=\"color: #000000;\">Les premiers tourists sont les h\u00e9ritiers d\u2019une tradition issue de la Renaissance, le voyage vers les grandes villes de France et d&rsquo;Italie. Venus de toute l&rsquo;Europe et par la suite des colonies du nouveau monde, il est alors difficile de les distinguer des \u00e9migr\u00e9s, p\u00e8lerins, diplomates ou n\u00e9gociants qui fr\u00e9quentent traditionnellement ces itin\u00e9raires. Les similitudes que le tourisme pr\u00e9sente avec la tradition du p\u00e8lerinage ont conduit les historiens \u00e0 s\u2019interroger sur la nature des liens unissant ces deux institutions. [<span style=\"font-size: 12px;\">Voir notamment THEILMANN John M, \u00ab\u00a0Medieval pilgrims and the origins of tourism\u00a0\u00bb, <em>Journal of Popular Culture,<\/em> <em>20(4), <\/em>Great-Britain, 1987, pp93-102\u00a0; URBAIN, <em>L&rsquo;idiot du voyage\u2026, op. cit.<\/em>; ou encore WOLFZETTEL Friedrich, <em>Le discours du voyageur. Pour une histoire litt\u00e9raire du r\u00e9cit de voyage en France du Moyen Age au XVIII\u00b0 si\u00e8cle<\/em>, Paris, Puf, 1996<em>,<\/em> pp10sq.<\/span>] \u00a0Ils ont plus particuli\u00e8rement mis en parall\u00e8le l\u2019importance occup\u00e9e par les lieux de p\u00e8lerinage dans les destinations touristiques contemporaines, avec les itin\u00e9raires conduisant les p\u00e8lerins du moyen-\u00e2ge vers la capitale de la Chr\u00e9tient\u00e9, lesquels donn\u00e8rent naissance au <em>tour<\/em>. Ils ont aussi relev\u00e9 l\u2019importance des emprunts faits par les touristes aupr\u00e8s de ces m\u00eames p\u00e8lerins, pour une part importante de leurs rituels. Bien qu\u2019indiscutables, ces similitudes sont trompeuses. Si l\u2019on veut comprendre la v\u00e9ritable nature du tourisme, il faut plut\u00f4t s\u2019attacher aux diff\u00e9rences qu\u2019il pr\u00e9sente avec ce lointain anc\u00eatre.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"3\"><span style=\"color: #000000;\">En \u00ab\u00a0revisitant\u00a0\u00bb les formes traditionnelles du p\u00e8lerinage, l\u2019invention du tourisme apporte en fait une contribution d\u00e9terminante \u00e0 la disparition d\u2019une civilisation fond\u00e9e sur les valeurs de la p\u00e9r\u00e9grination. La soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale con\u00e7oit en effet la vie humaine comme une qu\u00eate mystique de la \u00ab\u00a0J\u00e9rusalem c\u00e9leste\u00a0\u00bb, dont les pratiques du p\u00e8lerinage se doivent d\u2019offrir une illustration privil\u00e9gi\u00e9e. A la recherche d&rsquo;une patrie perdue, les p\u00e8lerins sont par nature \u00e9trangers aux pr\u00e9occupations d\u2019exotisme ou d&rsquo;exploration qui animent les voyageurs. Le peu d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019ils portent aux pays travers\u00e9s ressort de la pauvret\u00e9 de leurs r\u00e9cits, limit\u00e9s \u00e0 la simple description des itin\u00e9raires. Ils ne mentionnent jamais les territoires qui s\u00e9parent les \u00e9tapes de leurs p\u00e9riples. Seules les villes o\u00f9 ils doivent s\u00e9journer retiennent leur attention. V\u00e9ritable t<em>erra incognita<\/em>; la campagne n\u2019est que synonyme de danger, de distance ou d\u2019inconfort des routes et des chemins. Cette ignorance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ne fait que traduire la dichotomie opposant la ville et la for\u00eat qui structure les repr\u00e9sentations m\u00e9di\u00e9vales du territoire. Attestant la pr\u00e9gnance des conventions qui ont jusqu\u2019alors pr\u00e9sid\u00e9 aux pratiques du voyage, les r\u00e9cits des premiers touristes sont eux aussi domin\u00e9s pendant longtemps, par l&rsquo;itin\u00e9raire et sa description. L\u2019investissement progressif de la campagne va marquer la naissance de la nouvelle institution et sa rupture avec la tradition du p\u00e8lerinage [<span style=\"font-size: 12px;\">Voir \u00e0 ce propos URBAIN, <em>op. cit.,<\/em> p115, et l\u2019histoire de \u00ab l\u2019invention du paysage \u00bb dans la seconde partie de cet ouvrage.<\/span>]<\/span>.<\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Voyageurs<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"4\"><span style=\"color: #000000;\">Cette \u00e9volution des repr\u00e9sentations est largement redevable de l\u2019essor des voyages d\u2019exploration et de leur impact sur la cosmographie h\u00e9rit\u00e9e de la tradition chr\u00e9tienne. Ses premi\u00e8res manifestations voient le jour tr\u00e8s t\u00f4t, d\u00e8s le XIII\u00b0 si\u00e8cle, avec l&rsquo;appropriation intellectuelle de l&rsquo;Asie et de sa riche civilisation. Le monde occidental est alors confront\u00e9 \u00e0 une civilisation inconnue de la tradition biblique, malgr\u00e9 son \u00e9vidente antiquit\u00e9. Face \u00e0 cette d\u00e9couverte, qui remet profond\u00e9ment en cause la g\u00e9ographie mythique issue de l&rsquo;Ancien Testament, on cherche tout d\u2019abord \u00e0 composer avec l&rsquo;autorit\u00e9 des textes antiques. On propose par exemple de transf\u00e9rer en Orient le paradis terrestre\u00a0! Ces tentatives de conciliation d\u00e9bouchant rapidement sur une impasse, il va d\u00e8s lors falloir se rabattre sur d\u2019autres registres, dont celui du merveilleux. Exemplairement illustr\u00e9 par les descriptions des recueils de <em>Mirabilia<\/em>, sur le mode du fantastique et de la fantaisie, ce palliatif permet aux penseurs de la Renaissance de rester durablement fid\u00e8les \u00e0 la vision traditionnelle du monde issue des textes sacr\u00e9s. Le rejet du l\u00e9gendaire merveilleux est \u00e0 l\u2019origine d&rsquo;un discours de voyage v\u00e9ritablement autonome. Malgr\u00e9 leur attachement aux conceptions traditionnelles h\u00e9rit\u00e9es de l\u2019Antiquit\u00e9, les Humanistes de la Renaissance ont pr\u00e9par\u00e9 cette rupture. Tout en restant dans un cadre intellectuellement acceptable, leur curiosit\u00e9 envers la sph\u00e8re terrestre, \u00ab\u00a0faite par Dieu mais pour l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb, ouvre en effet la porte \u00e0 l\u2019\u00e9tude compar\u00e9e des civilisations avec, d\u00e8s le XVIe si\u00e8cle, l\u2019apparition des premiers r\u00e9cits de voyages aux Am\u00e9riques.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"5\"><span style=\"color: #000000;\">La d\u00e9couverte de ces soci\u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0primitives\u00a0\u00bb, dont l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est difficile \u00e0 admettre m\u00eame sur le registre du fantastique et du merveilleux, va avoir un impact consid\u00e9rable. Avec les r\u00e9cits des exp\u00e9ditions de COOK, BOUGAINVILLE ou LA P\u00c9ROUSE elle fournit aux Philosophes des Lumi\u00e8res, une riche documentation. D\u00e9bordant le cadre conventionnel de l\u2019imaginaire, elle permet l&rsquo;\u00e9laboration de leurs r\u00e9flexions sur la diversit\u00e9 des formes de gouvernement. [<span style=\"font-size: 12px;\">FRANTZ R.W, <em>The English Traveller and the Movement of Ideas<\/em>,<em> 1660-1732<\/em>, Un. of Nebraska, Universities Studies, Vol. 32-33, 1934.<\/span>] Les grands voyages de d\u00e9couverte sont notamment \u00e0 l\u2019origine de la th\u00e9orisation d&rsquo;un concept fondamental de la philosophie politique anglaise, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un \u00ab\u00a0Etat de Nature\u00a0\u00bb. Les interrogations des Philosophes rencontrent rapidement sur ce sujet les pr\u00e9occupations des premiers <em>tourists<\/em>. On trouve un exemple manifeste de ces influences mutuelles chez LOCKE, qui est apr\u00e8s GROTIUS et HOBBES, l\u2019un des artisans majeurs de la r\u00e9volution de la pens\u00e9e politique europ\u00e9enne, avec la formulation du concept de \u00ab\u00a0droit naturel\u00a0\u00bb : \u00ab Il enrichit l&rsquo;esprit, rectifie le jugement et les pr\u00e9jug\u00e9s de l&rsquo;\u00e9ducation et forme les mani\u00e8res aristocratiques \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">GUCHET Yves, <em>Histoire des id\u00e9es politiques, <\/em>Paris, Colin, 1995, tI, pp355sq et BOYER Marc, <em>L&rsquo;invention du tourisme,<\/em> Paris, Gallimard, 1996, p28.<\/span>], estime ainsi LOCKE \u00e0 propos du <em>Continental<\/em> <em>tour<\/em> qui fait suite \u00e0 ses \u00e9tudes de m\u00e9decine \u00e0 Oxford. C\u2019est d\u2019ailleurs au terme de ce p\u00e9riple, qu\u2019il publie son \u0153uvre majeure, les <em>Trait\u00e9s sur le gouvernement civil<\/em>. [<span style=\"font-size: 12px;\">LOCKE John, <em>Trait\u00e9s sur le gouvernement civil<\/em>, Londres, 1690.<\/span>].<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Tourists<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"6\"><span style=\"color: #000000;\">Il faut attendre le XVIII\u00b0 si\u00e8cle, pour que le tourisme affirme r\u00e9ellement son autonomie. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019apparaissent (en Angleterre) les termes de <em>tourism<\/em> et de <em>tourist<\/em>. Paradoxalement, le tourisme va d\u00e8s lors se d\u00e9marquer de l\u2019institution du <em>tour<\/em> qui lui a donn\u00e9 le jour, et renouveler en profondeur ses pratiques et ses pr\u00e9occupations. Il est indispensable, pour comprendre l\u2019originalit\u00e9 du tourisme, de s\u2019attacher \u00e0 l\u2019\u00e9tude de ces \u00e9volutions. Malgr\u00e9 l\u2019origine anglo-saxonne de sa d\u00e9nomination, le<em> tour<\/em> est en fait une institution commune \u00e0 l&rsquo;ensemble de l&rsquo;aristocratie europ\u00e9enne [<span style=\"font-size: 12px;\">BURGESS Anthony, HASKELL Francis, <em>Le grand si\u00e8cle du voyage&#8230;,<\/em> Paris, Albin Michel, 1968.<\/span>]. Ses repr\u00e9sentants les plus illustres sont ainsi des Suisses, des Allemands, des Fran\u00e7ais et m\u00eame des Am\u00e9ricains, parmi lesquels on peut citer ROUSSEAU, GOETHE, STENDAHL, Mme De STAEL ou encore Fenimore COOPER. Issues de la Renaissance italienne et de la red\u00e9couverte de l&rsquo;h\u00e9ritage culturel de l&rsquo;Antiquit\u00e9, les vis\u00e9es du<em> tour<\/em> \u00e9taient \u00e0 la fois \u00e9ducatives, \u00e9rudites et mondaines. En continuit\u00e9 apparente avec la tradition du p\u00e8lerinage, l\u2019Italie est la destination privil\u00e9gi\u00e9e de ces nouveaux voyageurs. Elle est toutefois fortement concurrenc\u00e9e par le s\u00e9jour parisien, lequel s\u2019agr\u00e9mente de la visite des villes voisines de Tours et de Poitiers, ainsi que de celles du Midi de la France, Marseille, Montpellier, Toulouse, Bordeaux et surtout Lyon ou Nice, aux portes de l&rsquo;Italie. Au cours de leur p\u00e9riple, les touristes font aussi halte en Hollande, en Allemagne ou en Suisse. A une \u00e9poque o\u00f9 les chemins du <em>tour<\/em> recouvrent de plus en plus souvent ceux de l&rsquo;exil, les id\u00e9es circulent tout autant que les voyageurs, sur ces routes d\u00e9j\u00e0 consacr\u00e9es par les traditions du commerce et du p\u00e8lerinage. Des personnalit\u00e9s \u00e9minentes comme ROUSSEAU, VOLTAIRE ou GIBBON ont ainsi trouv\u00e9 refuge au long des \u00e9tapes du voyage \u00e0 l\u2019Italie, o\u00f9 ils re\u00e7oivent r\u00e9guli\u00e8rement ses adeptes.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"7\"><span style=\"color: #000000;\">A la fin du si\u00e8cle, ces m\u00eames voyageurs vont soudain \u00eatre confront\u00e9s aux \u00e9v\u00e9nements qui agitent la France r\u00e9volutionnaire. Leurs pratiques et leurs id\u00e9es ne manqueront pas, comme on peut l&rsquo;imaginer, d\u2019\u00eatre influenc\u00e9es par une telle effervescence. Destination \u00ab\u00a0mythique\u00a0\u00bb du <em>tour<\/em>, l\u2019Italie attire les <em>tourists<\/em> pour les m\u00eames raisons, \u00e9rudites, mondaines ou \u00e9ducatives qui leur font parcourir la France de l\u2019Ancien R\u00e9gime. [<span style=\"font-size: 12px;\">Voir notamment HIBBERT, <em>The Grand Tour, op. cit.<\/em>, et les riches travaux du <em>Centre de Recherche sur le Voyage en Italie<\/em>.<\/span>] Son statut privil\u00e9gi\u00e9 s\u2019explique par le r\u00f4le fondateur jou\u00e9 par la Renaissance dans le renouveau de l&rsquo;Occident chr\u00e9tien. L\u2019humanisme a en effet r\u00e9volutionn\u00e9 la culture europ\u00e9enne, par son souci de concilier les traditions chr\u00e9tiennes et classiques, l&rsquo;antiquit\u00e9 et la modernit\u00e9. L&rsquo;Italie passe \u00e0 juste titre pour avoir r\u00e9ussi cette gageure. La Rome plus que mill\u00e9naire n\u2019offre-t-elle pas l&rsquo;illustration d&rsquo;une exemplaire continuit\u00e9 culturelle, dont on ne conna\u00eet aucun \u00e9quivalent en Europe, o\u00f9 l&rsquo;histoire de la civilisation n&rsquo;a en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale que quelques si\u00e8cles d&rsquo;existence ? Par l\u2019omnipr\u00e9sence de ses vestiges monumentaux, l\u2019Italie met \u00e0 la port\u00e9e du voyageur une illustration concr\u00e8te de cette culture gr\u00e9co-romaine, \u00e0 laquelle la Renaissance a redonn\u00e9 ses lettres de noblesse. Elle permet ainsi aux adeptes du <em>Grand Tour<\/em> de confronter l&rsquo;\u00e9tude abstraite des \u00ab\u00a0humanit\u00e9s\u00a0\u00bb, base de toute \u00e9ducation de qualit\u00e9, aux t\u00e9moignages mat\u00e9riels et concrets, \u0153uvres d&rsquo;art et monuments, d\u00e9positaires de l&rsquo;h\u00e9ritage antique. De par ses vis\u00e9es \u00e9ducatives et leurs prolongements identitaires, la tradition du voyage \u00e0 l&rsquo;Italie aura un impact consid\u00e9rable sur la gen\u00e8se du tourisme moderne. Sa dimension artistique et historicisante lui laisse notamment son attrait marqu\u00e9 pour les monuments et le monde m\u00e9diterran\u00e9en. [<span style=\"font-size: 12px;\">CHEVALLIER R, \u00ab\u00a0Le voyage arch\u00e9ologique au XVI\u00b0 si\u00e8cle\u00a0\u00bb, in <em>Voyager \u00e0 la Renaissance, Actes du Colloque de Tours, 30\/6-13\/7\/1983<\/em>, Paris, Maisonneuve &amp; Larose, 1987, pp357-380, ainsi que MERCIER R, \u00ab\u00a0Voyages et r\u00e9flexion politique. Le relativisme vrai ou suppos\u00e9 des Lumi\u00e8res\u00a0\u00bb, in <em>Mod\u00e8les et moyens de la r\u00e9flexion politique au XVIII\u00b0 si\u00e8cle, Actes du Colloque International de Lumi\u00e8res de l&rsquo;Universit\u00e9 des Lettres de Lille, 16-19\/10\/1973<\/em>, Lille, Presses de l&rsquo;Universit\u00e9, 1974, tI, pp19-35.<\/span>] En d\u00e9veloppant le go\u00fbt des Antiquit\u00e9s et les pratiques de la collection, elle va par ailleurs conduire l&rsquo;histoire et l&rsquo;arch\u00e9ologie \u00e0 dominer pendant longtemps la litt\u00e9rature touristique.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Erudits<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"8\"><span style=\"color: #000000;\">Les premiers inventaires de monuments et d\u2019\u0153uvres d\u2019art voient le jour avec l\u2019Italie du <em>tour<\/em>. R\u00e9pondant \u00e0 l\u2019universalisme du message chr\u00e9tien, la question de l\u2019h\u00e9ritage l\u00e9gu\u00e9 par l\u2019Antiquit\u00e9 est \u00e0 l\u2019origine de la conscience d\u2019un pass\u00e9 commun qui va fonder les id\u00e9es modernes de patrimoine et d\u2019identit\u00e9. A la fin du moyen-\u00e2ge, la conservation des t\u00e9moignages du pass\u00e9 devient ainsi une pr\u00e9occupation officielle en Italie. Elle d\u00e9bouche notamment sur la promulgation de lois destin\u00e9es \u00e0 emp\u00eacher la destruction des monuments antiques ou le pillage des tombes et des s\u00e9pultures. Sous l\u2019influence de ces pr\u00e9occupations, une \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 du p\u00e8lerinage\u00a0\u00bb voit le jour. Ses \u00e9volutions marqueront durablement l\u2019histoire de la civilisation occidentale. Elles ont comme th\u00e9\u00e2tre la capitale de la chr\u00e9tient\u00e9 et pour acteurs les voyageurs, les p\u00e8lerins tout d\u2019abord puis les touristes qui leur succ\u00e8dent. L\u2019acceptation de l\u2019h\u00e9ritage antique pose en effet au monde chr\u00e9tien un d\u00e9licat probl\u00e8me de conscience, lequel sera r\u00e9solu par une op\u00e9ration de s\u00e9lection. En rupture avec les conceptions fig\u00e9es de la comm\u00e9moration, elle inaugure les proc\u00e9d\u00e9s modernes du patrimoine. On ne conservera ainsi que ce qui est jug\u00e9 conforme au message \u00e9vang\u00e9lique ou ce qui l\u2019annonce, le reste \u00e9tant d\u00e9truit ou bien revisit\u00e9 en tant que chef-d\u2019\u0153uvre artistique, apport scientifique ou simple curiosit\u00e9.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"9\"><span style=\"color: #000000;\">Aux sources de cette entreprise innovante de relecture de l\u2019histoire, la capitale de la Chr\u00e9tient\u00e9 met en \u0153uvre le premier exemple connu de l\u00e9gislation relative \u00e0 la protection du patrimoine. L\u2019Empereur Charlemagne est ainsi contraint de demander au Vatican une autorisation de fouilles, en vue de l\u2019extraction de marbres antiques. Le Pape Pie II interdit par la suite toute destruction des monuments et des vestiges de l\u2019Antiquit\u00e9, tandis que son successeur entreprend une politique de fouilles syst\u00e9matiques. C\u2019est au cours du XVe si\u00e8cle, alors que se manifestent les pr\u00e9mices du <em>tour<\/em>, que la Papaut\u00e9 institutionnalise cette politique patrimoniale, avec la cr\u00e9ation d\u2019une administration sp\u00e9cifique des antiquit\u00e9s. Elle soumet \u00e0 autorisation aussi bien les travaux de fouille que les simples relev\u00e9s de monuments. Les premiers <em>tourists<\/em> prennent d\u00e8s lors la rel\u00e8ve de ces op\u00e9rations d\u2019inventaire et de conservation, en leur apportant le souci de la mise en sc\u00e8ne ostentatoire qui fonde l\u2019attitude patrimoniale moderne. Cette dimension centrale des politiques du patrimoine voit en effet le jour sous l&rsquo;influence des peintres Hollandais et Flamands, lesquels s\u2019attachent d\u00e8s le XVIe si\u00e8cle \u00e0 la repr\u00e9sentation des monuments de la Rome Antique. [<span style=\"font-size: 12px;\">Martin VAN HEEMSKERCK en fut le pr\u00e9curseur lors de son s\u00e9jour \u00e0 Rome entre 1532 et 1536. On se reportera \u00e0 ce propos \u00e0 MORTIER Roland, \u00ab\u00a0Les voyageurs en Italie et le d\u00e9bat sur les institutions au XVIII\u00b0 si\u00e8cle\u00a0\u00bb, in Mod\u00e8les et moyens de la r\u00e9flexion politique au\u00a0 XVIII\u00b0 si\u00e8cle, Actes du Colloque International de Lumi\u00e8res de l&rsquo;Universit\u00e9 des Lettres de Lille, 16-19\/10\/1973, Lille, Presses de l&rsquo;Universit\u00e9, 1974, tI, p44.<\/span>] L\u2019int\u00e9r\u00eat constant que portent d\u00e9s lors les voyageurs aux Antiquit\u00e9s, conduit rapidement \u00e0 la rupture entre les traditions du voyage et du p\u00e8lerinage et par l\u00e0 m\u00eame, \u00e0 la naissance du tourisme. Avec l\u2019essor du<em> tour<\/em>, les guides antiquisants commencent ainsi, d\u00e8s le XVIII\u00e8me si\u00e8cle, \u00e0 remplacer les descriptions des \u00e9glises et des reliques [<span style=\"font-size: 12px;\">DINOLA Anna Lisa, \u00ab\u00a0Dal pellegrinaggio alla gita turistica: un&rsquo;analisi quantitativa delle guide di Roma\u00a0\u00bb, <em>Dimensioni e Problemi della Ricerca Storica, n\u00b01,<\/em> Italie, 1989, pp 181-262.<\/span>].<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"10\"><span style=\"color: #000000;\">En tant que pratique \u00e9minemment aristocratique, le <em>tour<\/em> a aussi pour objectif l&rsquo;acquisition de mani\u00e8res mondaines et notamment de la pratique du fran\u00e7ais ou de l&rsquo;italien, des langues alors jug\u00e9es indispensables \u00e0 l&rsquo;ach\u00e8vement d&rsquo;une \u00e9ducation classique. On s\u00e9journe fr\u00e9quemment, pour cela, un an ou deux dans chacun de ces pays. Dans les guides destin\u00e9s aux voyageurs, on trouve ainsi l&rsquo;indication de la meilleure grammaire, des meilleurs livres d&rsquo;histoire ou encore du <em>Secr\u00e9taire de la cour<\/em> ou du <em>Secr\u00e9taire \u00e0 la mode<\/em>, lesquels donnent toutes les indications n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9daction d&rsquo;un courrier. [<span style=\"font-size: 12px;\">GUILLEMINOT Genevi\u00e8ve, \u00ab\u00a0Heurs et malheurs des jeunes voyageurs en France au XVI\u00b0 si\u00e8cle\u00a0\u00bb, in <em>Voyager \u00e0 la Renaissance, op. cit.<\/em>, pp179-192.<\/span>] Ces occupations mondaines, ludiques et oisives vont elles aussi devenir l&rsquo;une des caract\u00e9ristiques majeures du tourisme \u00e9mergent. Elles ne sont toutefois pas sans provoquer les r\u00e9criminations des voyageurs \u00e9rudits : \u00ab Sur cent [touristes] il n&rsquo;y en a pas deux qui cherchent \u00e0 s&rsquo;instruire [ironise ainsi DUPATY], faire des lieues par terre ou par eaux, prendre du punch ou du th\u00e9 dans des auberges, dire du mal de toutes les autres nations et vanter sans cesse la leur ; voil\u00e0 ce que la foule des Anglais appelle voyager. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">DUPATY Pr\u00e9sident Jean Baptiste Mercier, <em>Lettres sur l&rsquo;Italie en 1785,<\/em> Paris, De Senne, 1788, lettre XXVI.<\/span>] DE BROSSES fait de m\u00eame \u00e9tat du grand nombre de voyageurs \u00ab qui partiront de Rome sans avoir vu autre chose que des Anglais et sans savoir o\u00f9 est le Colis\u00e9e. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">DE BROSSES Pr\u00e9sident, <em>L&rsquo;Italie il y a 100 ans, ou Lettres \u00e9crites d&rsquo;Italie \u00e0 quelques amis en 1739 et 1740<\/em>, Paris, Levasseur, 1836<em>, <\/em>tII, p90, cit\u00e9 par HARDER Hermann, <em>Le Pr\u00e9sident De Brosses et le voyage en Italie au XVIII\u00b0 si\u00e8cle<\/em>, Gen\u00e8ve, Slatkine, 1981, pp117-129.<\/span>] Le tourisme va se montrer capable de concilier ces pratiques h\u00e9t\u00e9roclites, entra\u00eenant par l\u00e0 m\u00eame une profonde m\u00e9tamorphose de l\u2019institution aristocratique du <em>tour.<\/em> Pour mener \u00e0 bien cette entreprise, il sera grandement redevable des pr\u00e9occupations universalistes mises en \u0153uvre au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res. Largement relay\u00e9es par les premiers d\u00e9veloppements du tourisme, elles contribueront en retour \u00e0 assurer sa p\u00e9rennit\u00e9.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h2 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><strong><span style=\"font-size: 20px;\"><span style=\"color: #000000;\">2. VOYAGER AU TEMPS DES LUMIERES<\/span><\/span><\/strong><\/h2>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Des vertus philosophiques du voyage<\/strong><\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"11\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019histoire du tourisme se distingue tr\u00e8s t\u00f4t de celle du voyage, car d\u2019autres pr\u00e9occupations l\u2019animent, celles de la modernit\u00e9 en gestation dans l\u2019Europe des Lumi\u00e8res. Bien qu\u2019elle soit richement document\u00e9e, cette \u00ab\u00a0pr\u00e9histoire\u00a0\u00bb du tourisme n\u2019est pas sans poser quelques probl\u00e8mes, autour de la question des influences et des filiations. Les \u00e9volutions qui voient le jour sur les routes du <em>tour,<\/em> \u00e0 la fin du XVIII\u00b0 si\u00e8cle, attestent de la naissance d&rsquo;un nouvel \u00e9tat d&rsquo;esprit chez les voyageurs. Elles doivent beaucoup \u00e0 l\u2019impact de la Philosophie des Lumi\u00e8res, qui a conduit les <em>tourists <\/em>\u00e0 sortir des sentiers battus du p\u00e8lerinage antiquisant. La litt\u00e9rature du voyage nous a laiss\u00e9 un pr\u00e9cieux t\u00e9moignage de ce renouveau de l&rsquo;institution \u00e9ducative du <em>tour<\/em>, ne serait-ce que par le regain d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019elle allait soudainement conna\u00eetre. Jusqu\u2019au XVIII\u00b0 si\u00e8cle, le r\u00e9cit de voyage est en effet consid\u00e9r\u00e9 comme un genre marginal. Recueil de lettres et de courriers, il reste d\u2019ailleurs le plus souvent \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de manuscrit, comme c\u2019est le cas par exemple des journaux de voyage de MONTAIGNE ou de MONTESQUIEU. Au XVIII\u00b0 si\u00e8cle, le journal de voyage va tout \u00e0 coup devenir, sous l\u2019influence des touristes, un genre \u00e0 part enti\u00e8re dont le statut rivalisera m\u00eame avec celui du roman. Outre son ind\u00e9niable valeur litt\u00e9raire, l\u2019essor de la litt\u00e9rature de voyage s\u2019explique avant tout par l\u2019influence exerc\u00e9e par les interrogations philosophiques et sociales des Lumi\u00e8res sur l\u2019\u00e9largissement de l\u2019horizon des voyageurs. [<span style=\"font-size: 12px;\">DUCHET Mich\u00e8le, <em>Anthropologie et histoire au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res<\/em>, Paris, Maspero, 1971.<\/span>]<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Exil\u00e9s<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"12\"><span style=\"color: #000000;\">Les vertus philosophiques du voyage ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t d\u00e9fendues par les premiers <em>tourists<\/em>. Ces voyageurs \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9s\u00a0\u00bb sont pour une grande partie d\u2019entre eux des r\u00e9formateurs et des libres penseurs. L\u2019universalisme de leurs pr\u00e9occupations va conduire \u00e0 une rupture profonde avec le souci plut\u00f4t \u00ab\u00a0identitaire\u00a0\u00bb et conservateur de l&rsquo;institution du <em>tour<\/em>. Cette irruption de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, dans les pratiques bien codifi\u00e9es du voyage aux sources de la civilisation antique, contribuera \u00e0 donner au tourisme son visage moderne. Les touristes qui parcourent l\u2019Europe au XVIII\u00b0 si\u00e8cle, sont loin d&rsquo;\u00eatre, dans leur ensemble, des opposants ou des r\u00e9volutionnaires. Leurs r\u00e9cits attestent cependant l&rsquo;impact du monde de l&rsquo;exil sur les pr\u00e9occupations des voyageurs. A l&rsquo;approche de la R\u00e9volution, les voyageurs et les exil\u00e9s se rencontrent en effet de plus en plus fr\u00e9quemment sur les chemins du<em> tour<\/em>. Aliment\u00e9es par le bannissement syst\u00e9matique des adeptes des Lumi\u00e8res, de v\u00e9ritables colonies \u00e9trang\u00e8res se sont ainsi multipli\u00e9es sur les routes de l&rsquo;Italie. Leur influence prend ses origines dans la tradition du voyage aristocratique, laquelle fait obligation au <em>tourist,<\/em> depuis BACON, [<span style=\"font-size: 12px;\">BACON, <em>Of travel, <\/em>1612, comment\u00e9 par ASH J, TURNER L, <em>The Golden hordes<\/em>\u2026, <em>op. cit<\/em>, pp31-34.<\/span>] de rencontrer des \u00ab\u00a0personnalit\u00e9s \u00e9minentes\u00a0\u00bb. \u00ab Vous vous \u00e9pargnerez bien des erreurs si vous consultez l&rsquo;homme instruit et exp\u00e9riment\u00e9 du pays [rappelle \u00e0 ce sujet DIDEROT] L&rsquo;entretien avec des hommes choisis dans diverses conditions [pr\u00e9cise-t-il] vous instruira plus en deux matin\u00e9es [qu&rsquo;en] dix ans d&rsquo;observations et de s\u00e9jour. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">WOLFZETTEL, <em>Le discours du voyageur\u2026, op. cit.<\/em>, p224.<\/span>]<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"13\"><span style=\"color: #000000;\">Aux \u00e9rudits locaux, aux diplomates et aux aristocrates en disgr\u00e2ce, viennent \u00e0 pr\u00e9sent s&rsquo;ajouter les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s litt\u00e9raires et philosophiques des Lumi\u00e8res. Les voyageurs ne manquent pas de rendre visite \u00e0 ces personnalit\u00e9s \u00e9minentes, comme le note avec humour MONTESQUIEU, lors de son voyage en Italie, \u00e0 propos des\u00a0 \u00ab Anglais [qui] viennent \u00e0 Rome pour voir l&rsquo;\u00e9glise de Saint Pierre, le Pape et le Pr\u00e9tendant \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">MONTESQUIEU, <em>\u0152uvres<\/em>, t.II, p.1139, cit\u00e9 par WEILL F, \u00ab\u00a0Voyages et curiosit\u00e9s politiques avant l&rsquo;Encyclop\u00e9die : le voyage en Italie de Montesquieu et De Brosses\u00a0\u00bb, in <em>Mod\u00e8les et moyens de la r\u00e9flexion politique au\u00a0 XVIII\u00b0 si\u00e8cle, op. cit.<\/em>, t.I, pp153-173.<\/span>] ou encore le R\u00e9v\u00e9rend P\u00e8re FOUQUET. Si Montesquieu juge de bon ton de se moquer des voyageurs britanniques, il trouve par contre tout \u00e0 fait naturel de faire syst\u00e9matiquement \u00e9tat des \u00e9changes d&rsquo;id\u00e9es qui \u00e9maillent ses rencontres avec des personnalit\u00e9s ou des diplomates, lors de son p\u00e9riple italien. Les r\u00e9cits des voyageurs nous ont laiss\u00e9 un pr\u00e9cieux t\u00e9moignage de l\u2019influence de ces rencontres informelles et de l\u2019effervescence qui s\u2019est alors empar\u00e9e des adeptes du<em> tour<\/em>. L&rsquo;innocence affect\u00e9e par le voyageur permet en effet \u00e0 la critique sociale de s\u2019exprimer par les voies d\u00e9tourn\u00e9es du comparatisme. L&rsquo;Italie des<em> tourists<\/em> va ainsi devenir une sorte de jeu de miroirs, o\u00f9 le lecteur trouve en fait un reflet de son propre pays et de ses institutions. Les voyageurs sont d\u2019ailleurs rapidement mis sous surveillance, comme l&rsquo;attestent les rapports des ambassadeurs et l\u2019extension de la censure vers le simple courrier. Les recueils d&rsquo;\u00e9changes \u00e9pistolaires constituent en effet, \u00e0 cette \u00e9poque, la base de la litt\u00e9rature de voyage. [<span style=\"font-size: 12px;\">Dans ses <em>Lettres<\/em> (<em>\u0152uvres<\/em>, t.II, p233), cit\u00e9es par WEILL, <em>Voyages et curiosit\u00e9s politiques\u2026,<\/em> <em>op. cit<\/em>., Lady MONTAGU fait ainsi allusion \u00e0 la censure qui frappe le courrier des \u00e9trangers lors de ses s\u00e9jours \u00e0 Naples et \u00e0 Turin, o\u00f9 elle se r\u00e9jouit d&rsquo;avoir pu \u00ab\u00a0exceptionnellement\u00a0\u00bb faire parvenir directement des lettres \u00e0 son mari.<\/span>]<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Physiocrates<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"14\"><span style=\"color: #000000;\">Les pr\u00e9occupations philosophiques, politiques, ethnologiques, \u00e9conomiques et sociales des Lumi\u00e8res ont jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans la gen\u00e8se du tourisme moderne<em>. <\/em>[<span style=\"font-size: 12px;\">On se reportera \u00e0 ce propos aux commentaires de BERTHO LAVENIR, <em>La roue et le stylo, op. cit., <\/em>pp46<em>sq.<\/em><\/span>] Conduisant dans un premier temps les voyageurs \u00e0 sortir des itin\u00e9raires classiques du voyage antiquisant, elles vont par la suite contribuer \u00e0 sa d\u00e9mocratisation. Au d\u00e9but du XVIII\u00b0 si\u00e8cle, ces pr\u00e9occupations semblent encore peu courantes dans la litt\u00e9rature de voyage : \u00ab J&rsquo;ai observ\u00e9 un grand silence [&#8230;\/:\u2026] sur tout ce qui regarde la politique et le gouvernement des Etats \u00bb juge bon de pr\u00e9ciser \u00e0 ce propos l\u2019auteur du guide MISSON. [<span style=\"font-size: 12px;\">MISSON Maximilien, <em>Un Nouveau Voyage d&rsquo;Italie fait en l&rsquo;ann\u00e9e 1688<\/em>, Amsterdam, 1743, t.I, p14.<\/span>] Les touristes n\u2019h\u00e9sitent plus, dans les d\u00e9cennies suivantes, \u00e0 accorder toute leur attention \u00e0 ces sujets tabous. En tant que loisir mondain, en apparence inoffensif et futile, le<em> tour<\/em> offre en effet un champ informel et marginal largement ouvert \u00e0 des r\u00e9flexions nouvelles. Il va rapidement s\u2019affirmer comme un espace de libert\u00e9 particuli\u00e8rement propice \u00e0 l&rsquo;expression des id\u00e9es et des pratiques de la modernit\u00e9. L\u2019impact des Lumi\u00e8res est plus particuli\u00e8rement manifeste au travers de l\u2019attention nouvelle que les Philosophes portent au monde rural. Avec l\u2019essor de la d\u00e9mographie et de l\u2019\u00e9conomie, les voyageurs vont d\u00e8s lors s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la question des rapports des villes au d\u00e9peuplement ou au surpeuplement des campagnes, ainsi qu\u2019\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;agriculture, du commerce ou encore des transports. La multiplicit\u00e9 des Etats italiens se r\u00e9v\u00e8le particuli\u00e8rement propice \u00e0 ce type de r\u00e9flexion, qui se fait l&rsquo;\u00e9cho d&rsquo;une dimension centrale de la pens\u00e9e des Lumi\u00e8res, la question de la nature et de la valeur compar\u00e9e des diff\u00e9rentes formes de gouvernement. Les r\u00e9cits des voyageurs commencent ainsi \u00e0 s\u2019attacher, de plus en plus syst\u00e9matiquement, \u00e0 la question sociale que posent les Etats italiens ainsi qu\u2019aux rapports entre les diff\u00e9rentes classes qui les composent, aristocratie et bourgeoisie, artisans et paysans. L&rsquo;apparition de ces th\u00e9matiques socio-\u00e9conomiques se traduira par un profond renouvellement de la litt\u00e9rature du voyage.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Comparatistes<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"15\">\n<div><span style=\"color: #000000;\">La place de plus en plus importante occup\u00e9e par l\u2019Italie contemporaine, dans les r\u00e9cits des adeptes du <em>tour,<\/em> atteste \u00e0 elle seule l\u2019influence des id\u00e9es des Lumi\u00e8res sur la naissance du tourisme moderne. [<span style=\"font-size: 12px;\">JONARD Norbert, <em>L&rsquo;Italie des Lumi\u00e8res. Histoire, Soci\u00e9t\u00e9 et Culture du XIII\u00b0 si\u00e8cle italien<\/em>, Paris, Champion, 1996, pp29-64.<\/span>] L\u2019ouvrage classique et r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9actualis\u00e9 de ROGISSAT, annonce ces \u00e9volutions d\u00e8s le d\u00e9but du XVIII\u00b0 si\u00e8cle. Si la mention syst\u00e9matique des \u00e9glises et des \u0153uvres de l&rsquo;art religieux rappelle encore la tradition m\u00e9di\u00e9vale du p\u00e8lerinage, elle s\u2019enrichit \u00e0 pr\u00e9sent de notices relatives \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie, au commerce, \u00e0 la politique et aux m\u0153urs de l&rsquo;Italie. Ces innovations sont aussi pour leur auteur, le pr\u00e9texte \u00e0 une mise en parall\u00e8le des modes de gouvernement italiens avec ceux de l&rsquo;Allemagne et de la Hollande. [<span style=\"font-size: 12px;\">ROGISSAT, <em>Les D\u00e9lices de l&rsquo;Italie ou description exacte de ce pays, de ses principales villes&#8230;<\/em>, Paris, Charpentier, 1707.<\/span>] La m\u00e9thode va rapidement devenir une caract\u00e9ristique majeure de la litt\u00e9rature de voyage de l\u2019\u00e9poque. MONTESQUIEU, qui parcourt l&rsquo;Italie entre 1728 et 1731, est lui aussi un voyageur \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9\u00a0\u00bb. Son journal, qui ne sera pas publi\u00e9 de son vivant, est certes loin de pr\u00e9senter la doctrine et le syst\u00e8me d&rsquo;analyse de l<em>&lsquo;Esprit des Lois<\/em>. On trouve cependant dans ses annotations nombre des th\u00e8mes majeurs qui seront d\u00e9velopp\u00e9s vingt ans plus tard.<\/span><\/div>\n<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"16\">\n<div><span style=\"color: #000000;\">Les observations italiennes de MONTESQUIEU s&rsquo;attachent avant tout \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance morale et \u00e9conomique de la noblesse. MONTESQUIEU s&rsquo;indigne notamment de l&rsquo;importance que tient le commerce aupr\u00e8s de l&rsquo;aristocratie italienne : \u00ab Ils sont tous dans le commerce, le Doge est le premier marchand, tout cela fait les \u00e2mes du monde les plus basses \u00bb, \u00e9crivait-il ainsi \u00e0 l\u2019occasion de son s\u00e9jour g\u00e9nois. Il critiquait de m\u00eame, lors de son passage \u00e0 Naples, l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation sociale de la magistrature. \u00ab Il n&rsquo;y a point de famille noble qui n&rsquo;ait quelque petit emploi. Les emplois les plus vils en France sont exerc\u00e9s par des nobles \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">MONTESQUIEU Charles Louis de, <em>Voyages<\/em>&#8230;, Bordeaux, Barckhausen, 1894-1896, tII, cit\u00e9 par WEILL, <em>Voyages et curiosit\u00e9s politiques\u2026, op. cit.<\/em>, pp153-173.<\/span>], d\u00e9plore-t-il encore lors de sa visite \u00e0 Florence. La diversification des centres d\u2019int\u00e9r\u00eats des voyageurs va s\u2019affirmer au cours des d\u00e9cennies suivantes. Lors de son voyage en Italie, entre 1763 et 1764, l&rsquo;Abb\u00e9 COYER se fait explicitement l\u2019\u00e9cho des pr\u00e9occupations comparatistes des Lumi\u00e8res, en rapportant que l\u2019Italie rassemble (et permet donc de comparer) : \u00ab sur un territoire moins grand que l&rsquo;Allemagne\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] deux royaumes, plusieurs r\u00e9publiques, deux Doges-rois et un Pontife-roi \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">COYER Abb\u00e9, <em>Voyages d&rsquo;Italie et de Hollande<\/em>, Paris, Duschesnes, 1775, t.I, pp5 et 129, cit\u00e9 par MORTIER, <em>Les voyageurs en Italie\u2026, op. cit.<\/em>, tI, pp117-136, auquel on s\u2019est aussi report\u00e9 pour les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Duclos et Dupaty.<\/span>]. Les r\u00e9flexions de ce voyageur r\u00e9publicain, passionn\u00e9 par l&rsquo;\u00e9conomie politique et acquis aux id\u00e9es des philosophes, portent sur la d\u00e9mographie (la d\u00e9population) et le lib\u00e9ralisme de l&rsquo;\u00e9conomie (le commerce et les ports francs). Il rel\u00e8ve ainsi, lors de son passage \u00e0 Livourne, l&rsquo;esprit de tol\u00e9rance qui anime la cit\u00e9, lequel se traduit selon lui par l&rsquo;int\u00e9gration fort profitable des communaut\u00e9s non chr\u00e9tiennes dans l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique : \u00ab Les Turcs y ont une mosqu\u00e9e, les Juifs peuvent y acqu\u00e9rir des biens immeubles et ils y sont consid\u00e9r\u00e9s et respect\u00e9s. \u00bb<\/span><\/div>\n<\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Sociologues<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"17\"><span style=\"color: #000000;\">Entre 1766 et 1767, le secr\u00e9taire de l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise parcourt \u00e0 son tour la P\u00e9ninsule, lors d\u2019un voyage qui est en fait un exil forc\u00e9. Les \u0153uvres d&rsquo;art et les descriptions des villes occupent peu de place dans les pr\u00e9occupations de ce voyageur \u00e9clair\u00e9, dont l&rsquo;int\u00e9r\u00eat se porte plut\u00f4t sur les hommes et sur la critique sociale : [Les voyages pr\u00e9sentent un grand int\u00e9r\u00eat philosophique, \u00e9crit ainsi DUCLOS, car] en faisant conna\u00eetre d&rsquo;autres gouvernements que le despotisme, [ils] ne lui sont pas favorables. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">DUCLOS Charles Pinot, <em>Voyages en Italie ou Consid\u00e9rations sur l&rsquo;iIalie par feu M&#8230;,<\/em> Paris, Buisson, 1791, pp46, 67, 63, 26 et 126, cit\u00e9 par MORTIER, <em>Les voyageurs en Italie\u2026, op. cit. <\/em>Voir aussi DUCLOS Charles Pinot, <em>Consid\u00e9rations sur les m\u0153urs de ce si\u00e8cle<\/em>, 1751, in <em>Oeuvres compl\u00e8tes<\/em>, r\u00e9\u00e9d. Gen\u00e8ve, Slatkine, 1968.<\/span>] Le r\u00e9cit de son p\u00e9riple italien devra attendre la R\u00e9volution avant d\u2019\u00eatre publi\u00e9. DUCLOS d\u00e9nonce en effet l&rsquo;influence n\u00e9faste de l&rsquo;Eglise et la mis\u00e8re dans laquelle elle maintient le peuple, ainsi que son intol\u00e9rance \u00e0 propos de la censure des livres fran\u00e7ais. Il fustige aussi le poids que le clerg\u00e9 fait peser sur l&rsquo;\u00e9conomie, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 affirmer que : \u00ab Rome\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] aurait grand besoin d&rsquo;une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. \u00bb Malgr\u00e9 la virulence de ses critiques, DUCLOS reconna\u00eet quelques qualit\u00e9s au gouvernement des Etats Pontificaux, comme la modernit\u00e9 de son urbanisme incarn\u00e9 par les innombrables fontaines qui embellissent la ville. Mais ce n\u2019est en fait qu&rsquo;un pr\u00e9texte, lui servant \u00e0 critiquer l&rsquo;urbanisme parisien, o\u00f9\u00a0 \u00ab l\u2019on est r\u00e9duit \u00e0 puiser l&rsquo;eau dans une rivi\u00e8re qui est l&rsquo;\u00e9gout g\u00e9n\u00e9ral de la ville. \u00bb DUCLOS d\u00e9crit encore, sous un angle comparatif, la vari\u00e9t\u00e9 des modes de gouvernements qu&rsquo;il a pu observer lors de son s\u00e9jour en Italie. L&rsquo;attention particuli\u00e8re qu&rsquo;il porte \u00e0 la condition sociale de la paysannerie ressort plus particuli\u00e8rement des remarques que lui inspire sa visite de Lucques: \u00ab Le gouvernement doit \u00eatre bon [affirme-t-il \u00e0 cette occasion] puisque les paysans s&rsquo;en louent et que cette premi\u00e8re classe des hommes, la plus nombreuse et la plus utile, est le seul thermom\u00e8tre d&rsquo;une bonne ou d&rsquo;une mauvaise administration.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"18\"><span style=\"color: #000000;\">DUCLOS rel\u00e8ve dans le m\u00eame esprit l&rsquo;importance \u00e9conomique des classes moyennes] cette bourgeoisie d&rsquo;une fortune honn\u00eate, sans opulence [et] qui vit sans faste.\u00a0\u00bb Chez la plupart des voyageurs \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9s\u00a0\u00bb, la critique sociale s&rsquo;alimente en effet du spectacle de la mis\u00e8re et de l&rsquo;anarchie politique de la p\u00e9ninsule\u00a0: \u00ab\u00a0La preuve de la vraie libert\u00e9 d&rsquo;un peuple est son bien \u00eatre\u00a0\u00bb, \u00e9crit \u00e0 ce propos DUCLOS. CARACIOLI rapporte de m\u00eame, dans son <em>Voyage de la Raison en Europe,<\/em> que : \u00ab le voyageur qui ne donne qu&rsquo;un coup d\u2019\u0153il est \u00e9bloui par ces magnifiques palais dont G\u00eanes se glorifie. Mais un philosophe qui approfondit voit la mis\u00e8re malgr\u00e9 ces dehors. Les habitants\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] des villages des environs ressemblent \u00e0 des spectres. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">CARACIOLI Antoine, <em>Voyage de la raison en Europe<\/em>, Paris, Compi\u00e8gne, 1772, cit\u00e9 par ASTENGO et alii, <em>La scoperta della Riviera\u2026, op.cit.<\/em><\/span>] A la m\u00eame \u00e9poque para\u00eet un r\u00e9cit de voyage anonyme, offrant une illustration exemplaire du souci comparatiste qui anime les voyageurs \u00e9clair\u00e9s. Consacr\u00e9 aux \u00ab\u00a0diff\u00e9rences essentielles\u00a0\u00bb entre les Etats europ\u00e9ens : \u00ab le climat, la nourriture, les boissons, la qualit\u00e9 du pa\u00ees, la diff\u00e9rence et certains principes de religion, celles de certaines maximes de gouvernement, celle d&rsquo;une l\u00e9gislation plus ou moins parfaite \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\"><em>VOYAGES EN DIFF\u00c9RENS PAYS DE L&rsquo;EUROPE en 1774, 1775 et 1776 ou Lettres \u00e9crites de l&rsquo;Allemagne, de la Suisse, de l&rsquo;Italie, de la Sicile et de Paris<\/em>, Anonyme, La Haye, Plaat-Comp., 1777, t.II, cit\u00e9 par WOLFZETTEL, <em>Le discours du voyageur\u2026, op. cit.<\/em>, pp268sq.<\/span>] cet ouvrage met syst\u00e9matiquement en parall\u00e8le les l\u00e9gislations, l&rsquo;industrie et les libert\u00e9s de chaque pays travers\u00e9. Il aboutit ainsi \u00e0 d\u00e9noncer l&rsquo;arri\u00e9ration du commerce et de l&rsquo;industrie dans les Principaut\u00e9s eccl\u00e9siastiques allemandes, ainsi que le pouvoir du clerg\u00e9 et son obscurantisme en France.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Illumin\u00e9s<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"19\"><span style=\"color: #000000;\">Ces pr\u00e9occupations vont plus particuli\u00e8rement s&rsquo;affirmer \u00e0 l&rsquo;approche de la R\u00e9volution. Elles trouveront leur aboutissement le plus exemplaire avec le r\u00e9cit du voyage italien du Pr\u00e9sident DUPATY [<span style=\"font-size: 12px;\">DUPATY; <em>Lettres sur l&rsquo;Italie&#8230;, op. cit.<\/em>, lettres III, XXII, XIV, XVI et XXIII, cit\u00e9 par MORTIER, <em>Les voyageurs en Italie\u2026, op. cit.<\/em><\/span>], lequel conna\u00eetra de nombreuses \u00e9ditions. La fr\u00e9quentation de VOLTAIRE, avec qui il entretient une correspondance suivie, explique l&rsquo;int\u00e9r\u00eat manifeste port\u00e9 par l&rsquo;avocat g\u00e9n\u00e9ral du Parlement de Bordeaux \u00e0 la philosophie sociale. Maniant la pol\u00e9mique avec lyrisme et emphase, DUPATY ne cessera de d\u00e9noncer la mis\u00e8re, les injustices sociales et la corruption de la magistrature (\u00e0 laquelle il appartient), soucieuse avant tout selon lui de maintenir les droits et les avantages des privil\u00e9gi\u00e9s. Son voyage en Italie est en fait un exil d\u00e9guis\u00e9, bien qu\u2019il soit officiellement envoy\u00e9 en tant qu&rsquo;expert en l\u00e9gislation criminelle. De retour en France il s&#8217;emploiera d&rsquo;ailleurs activement \u00e0 d\u00e9fendre des r\u00e9formes qui lui vaudront bien des inimiti\u00e9s. DUPATY fait tout d&rsquo;abord \u00e9tape \u00e0 Toulon, o\u00f9 il rend visite aux gal\u00e9riens, notant avec l\u2019ironie qui le caract\u00e9rise que les for\u00e7ats \u00ab travaillent et on les paie. Chose horrible, il y a peut-\u00eatre dix millions d&rsquo;hommes en France qui seraient heureux d&rsquo;\u00eatre aux gal\u00e8res, s&rsquo;ils n&rsquo;y \u00e9taient pas condamn\u00e9s. \u00bb Pour lever toute ambigu\u00eft\u00e9 sur son propos, il s&#8217;empresse dans le m\u00eame temps de d\u00e9noncer le scandale de l&rsquo;incarc\u00e9ration des enfants des prisonniers : \u00ab J&rsquo;ai vu plusieurs de ces enfants, et des larmes ont roul\u00e9 dans mes yeux et l&rsquo;indignation s&rsquo;est allum\u00e9e dans mon \u00e2me, et je ne me suis apais\u00e9 que dans l&rsquo;espoir de ne pas mourir sans avoir d\u00e9nonc\u00e9 tous les crimes de notre l\u00e9gislation criminelle. \u00bb<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"20\"><span style=\"color: #000000;\">De Toulon, DUPATY s&#8217;embarque pour G\u00eanes, o\u00f9 il est horrifi\u00e9 par la mis\u00e8re, la mendicit\u00e9 et la d\u00e9linquance du peuple, \u00ab\u00a0une esp\u00e8ce mitoyenne entre les riches et les animaux : ils sont bien pr\u00e8s de ces derniers. J&rsquo;ai voulu go\u00fbter le pain de ces pauvres. Les animaux sont heureux |ironisait-il \u00e0 nouveau sur le m\u00eame th\u00e8me en \u00e9crivant que} la pauvret\u00e9 est telle que l&rsquo;on trouve des mis\u00e9reux qui se portent volontaires pour les gal\u00e8res afin d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la pauvret\u00e9 et \u00e0 la faim.\u00a0\u00bb Il rapporte notamment s\u2019\u00eatre rendu \u00e0 l\u2019h\u00f4pital des malades incurables, au moment o\u00f9 l&rsquo;on attendait la visite des autorit\u00e9s. Pour cacher l&rsquo;indigence des lieux, on n\u2019avait pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 les d\u00e9corer et \u00e0 les parfumer pour l&rsquo;occasion. DUPATY d\u00e9nonce \u00e0 ce propos ces notables, soucieux de d\u00e9fendre leurs privil\u00e8ges, auxquels il attribue la responsabilit\u00e9 de la mis\u00e8re et de l&rsquo;injustice dont il est le t\u00e9moin au cours de son s\u00e9jour\u00a0: \u00ab\u00a0La philosophie des nobles est toujours celle de Machiavel\u00a0\u00bb, \u00e9crit-il ainsi \u00e0 propos du peu d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019ils lui semblent porter \u00e0 la condition du peuple. S\u2019il est loin de ressembler \u00e0 un<em> tourist<\/em> conventionnel, DUPATY n\u2019est pas pour autant un r\u00e9volutionnaire, malgr\u00e9 la virulence de ses d\u00e9nonciations. Il admire ainsi le gouvernement de la Toscane, exemple selon lui d&rsquo;un \u00ab\u00a0despotisme \u00e9clair\u00e9\u00a0\u00bb empreint de l&rsquo;esprit des Lumi\u00e8res, r\u00e9duisant le poids des imp\u00f4ts et de l&rsquo;arm\u00e9e, abolissant la peine de mort et s&rsquo;appliquant \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification de routes, d&rsquo;industries et d\u2019h\u00f4pitaux. Comme le montrent ces quelques exemples, l\u2019impact de ces pr\u00e9occupations philosophiques et sociales d\u00e9borde largement du seul cadre du voyage italien. Elles vont rapidement d\u00e9boucher sur un v\u00e9ritable renouveau de la tradition du<em> tour<\/em>.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h2 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><strong><span style=\"font-size: 20px;\"><span style=\"color: #000000;\">3. FRENCH TOUR ET REVOLUTION<\/span><\/span><\/strong><\/h2>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Du voyage \u00e9clair\u00e9 au tourisme r\u00e9volutionnaire<\/strong><\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"21\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019essor du \u00ab\u00a0tourisme \u00e9clair\u00e9\u00a0\u00bb est tout aussi important en direction de l&rsquo;autre grande destination originelle du voyage aristocratique, la France. A l&rsquo;image de son homologue italien, le <em>French Tour<\/em> est lui aussi une institution bien \u00e9tablie. Il attire de m\u00eame une grande partie de l&rsquo;aristocratie europ\u00e9enne, allant des Anglais aux Allemands et aux Russes, en passant par les Scandinaves et les Am\u00e9ricains. Les pr\u00e9occupations philosophiques et sociales, qui voient alors le jour chez les voyageurs italianisants, vont conna\u00eetre des d\u00e9veloppements similaires chez les adeptes du tourisme fran\u00e7ais.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Anglais<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"22\"><span style=\"color: #000000;\">Traversant la France pour \u00ab\u00a0hiverner\u00a0\u00bb dans la r\u00e9gion de Marseille, William WRAXALL (un voyageur anglais qui fut employ\u00e9 \u00e0 la Compagnie des Indes) se montre ainsi particuli\u00e8rement sensible \u00e0 la mis\u00e8re de la condition paysanne. Il rapporte \u00e0 ce propos \u00ab qu&rsquo;il y a quelque chose de pauvre et de malpropre dans les demeures de ce peuple. La main de l&rsquo;oppression se fait voir dans leurs habits, dans leurs chaumi\u00e8res et dans leur ext\u00e9rieur. Je ne vis aucun de ces paysans propres et jolis qui sont si communs dans nos villages les plus rel\u00e9gu\u00e9s. \u00bb WRAXALL s\u2019indigne de m\u00eame de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 sociale choquante qu&rsquo;il a pu observer, \u00e0 la vue de \u00ab la pauvret\u00e9 et la mis\u00e8re extr\u00eame des paysans, au milieu d&rsquo;un paradis d\u00e9licieux produisant en abondance tous les agr\u00e9ments de la vie [&#8230;\/&#8230;] Je vois un ch\u00e2teau entour\u00e9 de hameaux mis\u00e9rables, le luxe le plus raffin\u00e9 contrastant avec l&rsquo;indigence du peuple. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">WRAXALL Sir NW, <em>Tourn\u00e9e dans les provinces occidentales, m\u00e9ridionales et int\u00e9rieures de la France<\/em>, Paris, 1777, d\u2019apr\u00e8s BABEAU, <\/span><em><span style=\"font-size: 12px;\">Les voyageurs en France\u2026, op. cit.<\/span><\/em>] A la m\u00eame \u00e9poque para\u00eet le r\u00e9cit d&rsquo;un autre voyageur anglais, John MOORE [<span style=\"font-size: 12px;\">MOORE Dr John, <em>A view of society and manners in France\u00a0 and Italy, 1779-1781<\/em>, Gen\u00e8ve, 1781, cite par BABEAU, <em>Ibid<\/em>.<\/span>], qui d\u00e9nonce lui aussi un gouvernement maintenant le peuple dans l&rsquo;oppression. Il attribue ainsi l&rsquo;\u00e9tat d\u00e9plorable des rues de Paris, sans trottoirs et peu \u00e9clair\u00e9es, au despotisme qui expose le peuple \u00e0 l&rsquo;injustice et \u00e0 l&rsquo;insolence des puissants et n\u00e9glige l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la nation. Si les voyageurs sont moins nombreux \u00e0 se rendre en France pendant la R\u00e9volution (on recense tout de m\u00eame quelques cinq mille voyageurs anglais en France en 1789)\u00a0 [<span style=\"font-size: 12px;\">Un Club R\u00e9volutionnaire rassemblant Anglais, Ecossais et Irlandais est m\u00eame cr\u00e9\u00e9 dans la capitale rapporte GERBOD Paul, <em>Voyage au pays des mangeurs de grenouilles. La France vue par les Britanniques du XVIII\u00b0 si\u00e8cle \u00e0 nos jours<\/em>, Paris, Albin Michel, 1991, pp38sq.<\/span>], leurs pr\u00e9occupations sociales sont par contre extr\u00eamement affirm\u00e9es.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"23\"><span style=\"color: #000000;\">La question sociale est ainsi au c\u0153ur des r\u00e9flexions d\u2019Arthur YOUNG, un agronome britannique, pour qui la France sert \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;Italie de pr\u00e9texte \u00e0 la critique politique comparative : \u00ab Nous nous laissons trop entra\u00eener \u00e0 nos penchants haineux contre les Fran\u00e7ais\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] pour moi, je vois bien des raisons pour les estimer [affirme YOUNG qui pr\u00e9f\u00e8re attribuer les d\u00e9fauts des Fran\u00e7ais \u00e0 leur gouvernement. Cependant, nuance-t-il] ce gouvernement est encore apr\u00e8s le n\u00f4tre le plus doux de ceux d&rsquo;Europe. [&#8230;\/&#8230;] Impossible de ne pas reconna\u00eetre la douceur du gouvernement fran\u00e7ais, temp\u00e9r\u00e9 par la douceur des m\u0153urs nationales [&#8230;\/&#8230;] lib\u00e9ral en comparaison des autres. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">YOUNG Arthur, <em>Travels in France during 1787, 1788, 1789<\/em>, London, Betham Edwards, 1789, d\u2019apr\u00e8s BABEAU, <em>Ibid<\/em>.<\/span>] Parmi ces \u00ab\u00a0touristes r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb, on se doit de citer la figure haute en couleurs du capitaine Philipp THICKNESS, qui inaugure une tradition \u00ab d\u2019excentricit\u00e9 \u00bb typique des voyageurs britanniques [<span style=\"font-size: 12px;\">THICKNESS Philipp, <em>Useful Hints to those who make Tour of France in a Series of Letters<\/em>, London, 1766, et <em>Year&rsquo;s Journey through France<\/em>, London, 1777, d\u2019apr\u00e8s KEAY John, <em>Voyageurs excentriques<\/em>, Paris, Payot, 1991, pp13-50.<\/span>]. Connu en Angleterre pour ses provocations, ses duels, proc\u00e8s et pamphlets (il rapporte par exemple dans se<em>s M\u00e9moires<\/em> avoir pay\u00e9 ses \u00e9tudes \u00e0 Westminster en se prostituant aupr\u00e8s de ses pairs !), cet aristocrate d\u00e9sargent\u00e9 a tout d&rsquo;abord envisag\u00e9 une carri\u00e8re m\u00e9dicale. Elle ne d\u00e9passera pas un stage chez un apothicaire, qui lui permet de d\u00e9couvrir les vertus m\u00e9dicinales de l&rsquo;opium, dont il devient d\u00e8s lors un adepte assidu. A l&rsquo;\u00e2ge de seize ans, THICKNESS choisit d&rsquo;\u00e9migrer vers les colonies du Nouveau-Monde, o\u00f9 il est vivement impressionn\u00e9 par la rencontre des Indiens, dont il apprend la langue et va jusqu&rsquo;\u00e0 partager le mode de vie\u00a0:<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"24\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0Si l&rsquo;Etre incompr\u00e9hensible qui m&rsquo;a donn\u00e9 le souffle avait daign\u00e9 conseiller mon esprit quant \u00e0 la race mortelle dont j&rsquo;eusse choisi la chair [\u00e9crit-il \u00e0 ce propos] il ne fait gu\u00e8re de doutes que j&rsquo;aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le mode d&rsquo;existence des indiens \u00e0 tous les autres que j&rsquo;ai jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent rencontr\u00e9 dans nos soci\u00e9t\u00e9s civilis\u00e9es\u00a0\u00bb. THICKNESS poursuit une carri\u00e8re militaire tout aussi atypique en Jama\u00efque, o\u00f9 il prend parti pour les droits des esclaves&#8230; alors qu&rsquo;il est en charge de leur r\u00e9pression ! A la suite de ses innombrables d\u00e9m\u00eal\u00e9es avec la justice de son pays, THICKNESS est contraint \u00e0 la fin de sa vie de s\u2019exiler sur le Continent. Il d\u00e9barque ainsi \u00e0 Calais en compagnie de sa femme, de ses filles, d&rsquo;un perroquet, d&rsquo;un \u00e9pagneul, d&rsquo;un singe et d&rsquo;instruments de musique, lesquels donnent \u00e0 son \u00e9quip\u00e9e l&rsquo;apparence d&rsquo;un voyage de romanichels. Le r\u00e9cit de son voyage conna\u00eet un r\u00e9el succ\u00e8s, avec des traductions en fran\u00e7ais et en allemand. Dans les ann\u00e9es suivantes, THICKNESS retourne en France et publie un nouvel ouvrage tout aussi appr\u00e9ci\u00e9. Il va par la suite s\u2019enthousiasmer pour la R\u00e9volution fran\u00e7aise, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 se rendre \u00e0 Paris \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge respectable de 72 ans\u00a0! S\u00e9duit par l&rsquo;atmosph\u00e8re de la capitale, il y revient l&rsquo;ann\u00e9e suivante mais d\u00e9c\u00e8de au cours du voyage.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Allemands et Russes<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"25\"><span style=\"color: #000000;\">Parmi les voyageurs \u00e9clair\u00e9s qui fr\u00e9quentent la France r\u00e9volutionnaire, on trouve aussi des touristes allemands, comme le Baron Sigismond de ROTHENHAHN : \u00ab La nation fran\u00e7aise, son caract\u00e8re, ses m\u0153urs, ses usages fournissent ample mati\u00e8re aux r\u00e9flexions du philosophe. [&#8230;\/&#8230;] Particuli\u00e8rement en ce moment, la France enti\u00e8re offre le plus grand int\u00e9r\u00eat par sa r\u00e9volution subite [&#8230;\/&#8230;] hommage au g\u00e9nie divin de la Philosophie \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">ROTHENHAHN Baron Sigismond de, <em>Voyage fait en MDCCXC dans une partie de la France et de l&rsquo;Italie&#8230;<\/em>, s.l., s.d, p1.<\/span>] \u00e9crit-il en commentaire de ses longues descriptions des Clubs r\u00e9volutionnaires et des c\u00e9r\u00e9monies du 14 juillet, ainsi que des m\u00e9rites compar\u00e9s (avec l&rsquo;Allemagne) de l&rsquo;agriculture, du commerce et de l&rsquo;industrie. Les voyageurs russes sont eux aussi des adeptes assidus du<em> French Tour<\/em>. A la fin du XVIII\u00b0 si\u00e8cle, ils ont ainsi \u00e0 Paris leurs quartiers et leurs h\u00f4tels. [<span style=\"font-size: 12px;\">MERCIER Louis S\u00e9bastien, <em>Tableau de Paris pendant la R\u00e9volution<\/em>, Amsterdam, 1782-1788, et JULESVERCOURT Paul, <em>Les Russes \u00e0 Paris,<\/em> Paris, 1843.<\/span>] L\u2019importance de cette implantation jouera un r\u00f4le majeur, au si\u00e8cle suivant, dans la naissance du tourisme azur\u00e9en, comme dans l&rsquo;impact de la R\u00e9volution fran\u00e7aise en Russie. La colonie russe t\u00e9moigne d&rsquo;un fort attachement \u00e0 la culture fran\u00e7aise. Parlant couramment le fran\u00e7ais, les Russes fr\u00e9quentent les salons et les biblioth\u00e8ques, partageant leurs s\u00e9jours entre la visite des monuments et les s\u00e9ances de la Chambre des D\u00e9put\u00e9s ou celles de l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise. [<span style=\"font-size: 12px;\">Le po\u00e8te et historien KARAMZINE laisse notamment un pr\u00e9cieux t\u00e9moignage de son p\u00e9riple \u00e0 travers la France r\u00e9volutionnaire : KARAMZINE N.M., <em>Lettres d&rsquo;un voyageur russe en France, en Allemagne et en Suisse<\/em>, Paris, 1867.<\/span>] : \u00ab Aujourd&rsquo;hui pour les Russes, Paris et Petersbourg se touchent [\u00e9crit \u00e0 ce propos un voyageur, ajoutant qu&rsquo;en Russie] nous ne faisions que mener une existence de fait [\u2026\/&#8230;] Notre vraie vie, notre vie intellectuelle et morale se passait en France. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">VIAMZESKY P.A., <em>Vieux calepins<\/em>, L\u00e9ningrad, 1929, tI, p113, cit\u00e9 dans <em>LES RUSSES D\u00c9COUVRENT LA FRANCE AU XVIII\u00b0 ET AU XIX\u00b0 SIECLE<\/em>, Anthologie, Paris, Ed du Progr\u00e8s, 1990, pp3-13.<\/span>] Les touristes russes se rendent par ailleurs en p\u00e8lerinage dans les lieux qu\u2019ont fr\u00e9quent\u00e9 VOLTAIRE ou ROUSSEAU, \u00e0 Cirey, \u00e0 Ferney ou \u00e0 Ermenonville : \u00ab Les voyageurs se h\u00e2tent de s&rsquo;y rendre, pour voir ces lieux sanctifi\u00e9s par la pr\u00e9sence invisible du G\u00e9nie, fl\u00e2ner dans les all\u00e9es o\u00f9 le pied de ROUSSEAU a laiss\u00e9 trace, respirer l&rsquo;air qu&rsquo;il respira et verser sur sa tombe une tendre larme de m\u00e9lancolie \u00bb, rapporte ainsi BATIOUCKOV. [<span style=\"font-size: 12px;\">BATIOUCKOV C, <em>Voyage au ch\u00e2teau de Cirey<\/em>, p.307, cit\u00e9 dans <em>Les Russes d\u00e9couvrent la France&#8230;, op. cit.<\/em> <\/span>]<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Am\u00e9ricains<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"26\"><span style=\"color: #000000;\">Les Am\u00e9ricains pratiquent eux aussi le voyage parisien, dans le souci \u00e9minemment <em>touristic<\/em> de terminer leurs \u00e9tudes au contact de la culture du Vieux-Monde. Le plus souvent de culture hispanique, ils sont anim\u00e9s du m\u00eame int\u00e9r\u00eat philosophique que les voyageurs russes ou anglo-saxons. Leurs \u00e9tudes se d\u00e9roulent en effet dans des coll\u00e8ges hispanisants qu&rsquo;animent les grandes figures de l&rsquo;exil, nombre d\u2019opposants sud-am\u00e9ricains ayant choisi de se r\u00e9fugier \u00e0 Paris, \u00e0 la suite des troubles politiques qui ont accompagn\u00e9 la d\u00e9composition de l&#8217;empire espagnol. [<span style=\"font-size: 12px;\">Comme par exemple le g\u00e9n\u00e9ral Jos\u00e9 SAN MARTIN, une figure majeure de l&rsquo;ind\u00e9pendance du Chili. Voir \u00e0 ce propos le t\u00e9moignage de Benjamin VICUNA MACKENNA, rapport\u00e9 par BERCHENKO Pablo, \u00ab\u00a0Voyages en France et voyageurs fran\u00e7ais au Chili\u00a0\u00bb, <em>Voyager aux XIX\u00b0 et XX\u00b0 si\u00e8cles, in Actes du Colloque de l&rsquo;Un. de Provence,1-3\/12\/1994<\/em>, Aix-en-Provence, Pub. Universit\u00e9, 1998, pp72-85.<\/span>] L&rsquo;un de ces voyageurs sud-am\u00e9ricains nous a laiss\u00e9 un t\u00e9moignage \u00e9loquent des formes nouvelles du <em>tour,<\/em> au tout d\u00e9but du XIX\u00b0 si\u00e8cle : \u00ab\u00a0Nous nous proposions de nous donner une le\u00e7on pratique de ce que nous avions autrefois appris dans les livres et les textes de classe\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] Nous avions chang\u00e9 les vieux cahiers\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] du coll\u00e8ge pour le grand livre sur lequel nous allions contempler l&rsquo;histoire et le pr\u00e9sent des grandes nations\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] La gloire parisienne jaillit des intelligences qu&rsquo;elle \u00e9duque et qui sem\u00e9es ensuite par toute la terre constituent de nouveaux noyaux de civilisation et de progr\u00e8s.\u00a0\u00bb<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"27\"><span style=\"color: #000000;\">Les nombreuses observations sur les progr\u00e8s techniques rassembl\u00e9es par MACKENNA au cours de son s\u00e9jour, lui servent ainsi de pr\u00e9texte \u00e0 des comparaisons sur l&rsquo;\u00e9tat de son propre pays, dans un souci qui \u00e9tait bien celui du voyageur \u00e9clair\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Je n&rsquo;ai voyag\u00e9 ni pour le plaisir, ni pour le faste, ni pour le pu\u00e9ril divertissement de rouler ma bosse [pr\u00e9cisait-il \u00e0 ce propos] Je n&rsquo;ai fait que rechercher\u00a0 [&#8230;\/&#8230;] une \u00e9tincelle au moins qui [&#8230;\/\u2026] pourrait se refl\u00e9ter plus tard, modeste mais pure de v\u00e9rit\u00e9, sur le sol de ma patrie.\u00a0\u00bb Ce souci \u00e9ducatif ne l\u2019emp\u00eachent pas de se livrer \u00e0 une critique radicale du Second Empire, qui atteste l\u00e0 encore l&rsquo;influence jou\u00e9e par les voyageurs dans la diffusion des id\u00e9es des Lumi\u00e8res. Ces m\u00e9tamorphoses de la tradition du voyage aristocratique vont se traduire par un \u00e9largissement consid\u00e9rable du champ d&rsquo;action des voyageurs. Elles les conduisent notamment \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 de nouvelles destinations, plus rurales et d\u00e9pourvues de grandes villes ou de monuments antiques. Le tourisme moderne va rapidement les institutionnaliser, tout au long des stations et des colonies qu\u2019il essaime \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque aux fronti\u00e8res de l&rsquo;Italie, de la Corse aux Alpes, en passant par la C\u00f4te d&rsquo;Azur.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h2 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><strong><span style=\"font-size: 20px;\"><span style=\"color: #000000;\">4. LA DECOUVERTE DE LA CORSE<\/span><\/span><\/strong><\/h2>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Un \u00a0renouveau du Tour en M\u00e9diterran\u00e9e <\/strong><\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"28\"><span style=\"color: #000000;\">Alors que les grandes explorations repoussent les limites du monde connu, les anciennes fronti\u00e8res du monde m\u00e9di\u00e9val sont l&rsquo;objet d&rsquo;une v\u00e9ritable entreprise de colonisation int\u00e9rieure, sous l\u2019impulsion du tourisme naissant. Bien que situ\u00e9es sur les routes du voyage \u00e0 l&rsquo;Italie, ces premi\u00e8res destinations du tourisme moderne sont pourtant fort \u00e9loign\u00e9es des conceptions originelles du <em>tour<\/em>. Elles poss\u00e8dent en commun l\u2019archa\u00efsme de leurs soci\u00e9t\u00e9s pastorales, leur isolement g\u00e9ographique et le caract\u00e8re arri\u00e9r\u00e9 de leur \u00e9conomie. Elles attirent dans un premier temps les voyageurs anim\u00e9s par les pr\u00e9occupations des Lumi\u00e8res. Avec l\u2019essor de la vill\u00e9giature et de la station, le tourisme va y d\u00e9velopper par la suite des institutions plus modernes et plus novatrices. Aux interrogations philosophiques des \u00ab\u00a0voyageurs \u00e9clair\u00e9s\u00a0\u00bb succ\u00e8dent d\u00e8s lors des id\u00e9es nouvelles, issues du christianisme social anglo-saxon. Tourn\u00e9es vers la d\u00e9nonciation de l&rsquo;industrialisation et des maux engendr\u00e9s par la modernit\u00e9, elles permettront au tourisme de se d\u00e9marquer des pratiques du <em>tour<\/em> et d\u2019affirmer son originalit\u00e9.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Insurrection<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"29\"><span style=\"color: #000000;\">C&rsquo;est en Corse que le tourisme moderne voit le jour, dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XVIII\u00b0 si\u00e8cle. La Corse est en effet la premi\u00e8re destination touristique d\u00e9pourvue de toute r\u00e9f\u00e9rence monumentale, thermale ou baln\u00e9aire. Elle ne poss\u00e8de rien de ce qui attire alors les voyageurs de qualit\u00e9, hormis le fait qu&rsquo;elle fait partie des Etats italiens. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat que lui portent les voyageurs, n&rsquo;a d&rsquo;ailleurs pas d&rsquo;autre justification que la singularit\u00e9 de sa position dans l&rsquo;histoire politique de la p\u00e9ninsule. Jusqu&rsquo;alors ignor\u00e9e des <em>tourists<\/em>, la Corse va rapidement occuper, sous leur influence, une place de premier plan sur la sc\u00e8ne europ\u00e9enne. Elle est largement servie par les progr\u00e8s de l\u2019illustration, inaugurant en cela les processus de la promotion touristique moderne. On recense ainsi la publication d&rsquo;une centaine de portraits du leader de la R\u00e9volution corse, Pascal Paoli. Tout aussi prolifique, la litt\u00e9rature relative \u00e0 la Corse t\u00e9moigne dans le m\u00eame temps de l&rsquo;impact exerc\u00e9 par les id\u00e9es politiques anglaises sur le contexte instable des \u00e9tats italiens. La riche litt\u00e9rature consacr\u00e9e \u00e0 la Corse trouve ses sources dans l\u2019\u0153uvre de l&rsquo;Abb\u00e9 NATALI, [<span style=\"font-size: 12px;\">NATALI Abb\u00e9, <em>Disinganno intorno alla guerra in Corsica<\/em>, 1736\u00a0; Cf. CARATINI Roger, <em>Histoire du peuple corse<\/em>, Paris, Criterion, 1995, pp209 et 221, et le MEMORIAL DES CORSES, POMPONI F. (dir.), t.II, Ajaccio, Glenzal, 1982, pp272-300.<\/span>] l&rsquo;un des protagonistes de la r\u00e9volte des insulaires contre la domination g\u00e9noise. Ses \u00e9crits, portant sur les principes du despotisme \u00e9clair\u00e9 qui animent le mouvement ind\u00e9pendantiste, ont en effet attir\u00e9 l\u2019attention des \u00e9lites europ\u00e9ennes. La constitution que les insurg\u00e9s \u00e9laborent au cours des d\u00e9cennies suivantes, va rencontrer un large mouvement d\u2019int\u00e9r\u00eat. Elle est ainsi d\u00e9crite, dans des termes voisins de ceux employ\u00e9s par VOLTAIRE dans ses <em>Lettres philosophiques<\/em>, comme un mod\u00e8le de\u00a0 \u00ab bon sens [et de] sage politique [inspir\u00e9 de la monarchie anglaise, le monarque investi par les Corses \u00e9tant dot\u00e9 de] beaucoup de pouvoirs pour faire le bien et d&rsquo;aucune autorit\u00e9 pour faire le mal \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">ARGENS Marquis d&rsquo;, <em>Lettres juives<\/em>, Amsterdam, 1738.<\/span>]<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"30\"><span style=\"color: #000000;\">A la suite de l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;exp\u00e9rience ind\u00e9pendantiste, le roi de la Corse, Th\u00e9odore VON NEUHOFF, trouve refuge en Angleterre, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es d&rsquo;errance \u00e0 travers le continent. Cet aventurier allemand, qui a financ\u00e9 la r\u00e9bellion et re\u00e7u l&rsquo;investiture de ses chefs, est en effet devenu un personnage c\u00e9l\u00e8bre en Grande Bretagne, avec la publication d&rsquo;un r\u00e9cit anonyme de son r\u00e8gne \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. [<span style=\"font-size: 12px;\"><em>The History of Theodore I\u00b0, King of Corsica<\/em>, Anonyme, London, Roberts, 1743.<\/span>] Malgr\u00e9 cette reconnaissance quasi-officielle, le souverain d\u00e9chu ne pourra \u00e9chapper \u00e0 ses cr\u00e9anciers et sera mis en prison pour dettes. Son emprisonnement n\u2019entame nullement sa popularit\u00e9 et la diplomatie anglaise suit d\u00e8s lors, avec le plus grand int\u00e9r\u00eat, la poursuite des troubles r\u00e9volutionnaires sur l\u2019\u00eele. Les \u00e9crits du charg\u00e9 d&rsquo;affaires britannique \u00e0 Florence, Sir Thomas MANN, devenu par la suite envoy\u00e9 extraordinaire et pl\u00e9nipotentiaire du Royaume-Uni, t\u00e9moignent de cette r\u00e9elle sympathie port\u00e9e \u00e0 la r\u00e9volution insulaire. [<span style=\"font-size: 12px;\">MANN Sir Thomas, <em>Lettres de Florence<\/em>, 1782.<\/span>] De par sa fonction diplomatique, MANN re\u00e7oit beaucoup et notamment ses compatriotes qui s\u00e9journent alors en Italie dans le cadre du <em>tour<\/em>. Plusieurs d\u2019entre eux se rendent d\u2019ailleurs en Corse \u00e0 cette \u00e9poque. Leurs r\u00e9cits vont largement contribuer \u00e0 populariser les p\u00e9riples de la R\u00e9volution corse ainsi que la figure embl\u00e9matique de son leader, Pascal PAOLI.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Ind\u00e9pendance<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"31\"><span style=\"color: #000000;\">Fils de l&rsquo;un des principaux protagonistes de l&rsquo;insurrection, PAOLI [<span style=\"font-size: 12px;\">ENCYCLOPAEDIA BRITANNICA, 15\u00b0 \u00e9dition, USA, 1974-1993, <em>sv<\/em> Paoli.<\/span>] a suivi le destin de son p\u00e8re lors de son exil \u00e0 Naples, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9chec de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re souverainet\u00e9 du roi Th\u00e9odore. Il retourne quelques ann\u00e9es plus tard sur son \u00eele natale, pour prendre la direction d&rsquo;une seconde insurrection qui aboutit \u00e0 nouveau \u00e0 une proclamation d&rsquo;ind\u00e9pendance. PAOLI met aussit\u00f4t en application, dans l&rsquo;esprit de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, une constitution d\u00e9mocratique dont la modernit\u00e9 attire aussit\u00f4t l&rsquo;attention des philosophes &#8230; et des voyageurs. James BOSWELL est le fils d&rsquo;un avocat \u00e9cossais. Apr\u00e8s des \u00e9tudes de droit \u00e0 Utrecht, il entreprend le classique Voyage \u00e0 l&rsquo;Italie. Il traverse tout d\u2019abord la Suisse, puis la p\u00e9ninsule o\u00f9 il passe neuf mois, dont six semaines en Corse. Au cours de son p\u00e9riple continental, BOSWELL ne manque pas de fr\u00e9quenter les personnalit\u00e9s \u00e9minentes du monde de l&rsquo;exil, dont VOLTAIRE \u00e0 Ferney et ROUSSEAU \u00e0 M\u00f4tiers. Lors de leur entrevue, ce dernier lui conseille de se rendre en Corse et lui remet m\u00eame une lettre de recommandation \u00e0 l\u2019attention de PAOLI [<span style=\"font-size: 12px;\">ENCYCLOPAEDIA BRITANNICA, <em>op. cit.<\/em>, <em>sv<\/em> Boswell; et <em>MEMORIAL DES CORSES, op. cit.,<\/em> pp354-378.<\/span>] : \u00ab L&rsquo;opinion que j&rsquo;avais de lui avait \u00e9t\u00e9 grandement exalt\u00e9e par mes conversations avec toutes sortes de personnes \u00bb \u00e9crit \u00e0 ce propos BOSWELL dans la description de sa premi\u00e8re rencontre avec le leader ind\u00e9pendantiste. [<span style=\"font-size: 12px;\">BOSWELL James, <em>Account of Corsica<\/em>. <em>The Journal of a Tour to that Island, and Memoirs of Pascal Paoli<\/em>. London, 1768.<\/span>]<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"32\"><span style=\"color: #000000;\">Le r\u00e9cit du s\u00e9jour en Corse de BOSWELL s\u2019accompagne d&rsquo;une histoire et d&rsquo;une description de l&rsquo;\u00eele. Il conna\u00eet un large succ\u00e8s d&rsquo;\u00e9dition et d&rsquo;opinion, avec trois \u00e9ditions anglaises et trois irlandaises, ainsi que des traductions en hollandais, en allemand, en italien et en fran\u00e7ais. Servie par son activisme et son excentricit\u00e9, la popularit\u00e9 de BOSWELL devient tout aussi grande que celle de PAOLI. Il se prom\u00e8ne en effet dans Londres en costume corse, en compagnie du chien que lui a offert son h\u00e9ros. On le surnomme <em>Corsican Boswell<\/em>. Outre son activit\u00e9 \u00e9ditoriale, BOSWELL milite activement pour cr\u00e9er un courant de sympathie envers la R\u00e9volution corse. Pr\u00f4nant une intervention anglaise sur l&rsquo;\u00eele, il va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 vendre des armes aux insurg\u00e9s. D\u00e9bord\u00e9s par l&rsquo;insurrection, les G\u00e9nois vendent la Corse et ses nouvelles institutions \u00e0 la France, laquelle met provisoirement fin \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience ind\u00e9pendantiste. PAOLI trouve alors refuge en Angleterre o\u00f9 il re\u00e7oit une pension. R\u00e9habilit\u00e9 par la R\u00e9volution fran\u00e7aise, il est accueilli triomphalement \u00e0 Paris. Il retourne alors en Corse avec le grade de commandant des arm\u00e9es r\u00e9volutionnaires, avant de proclamer \u00e0 nouveau l\u2019ind\u00e9pendance de l&rsquo;\u00eele, qu&rsquo;il place sous une \u00e9ph\u00e9m\u00e8re juridiction anglaise. A la suite de l\u2019\u00e9chec de cette initiative, PAOLI renonce \u00e0 l\u2019activit\u00e9 politique et se r\u00e9fugie en Grande Bretagne o\u00f9 il finira ses jours.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Littt\u00e9rature<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"33\"><span style=\"color: #000000;\">Le r\u00e9cit de BOSWELL conna\u00eet un impact consid\u00e9rable. Quelques deux cent voyageurs publient ainsi \u00e0 sa suite le r\u00e9cit de leur s\u00e9jour en Corse. [<span style=\"font-size: 12px;\">JEOFFROY-FAGIANELLI, <em>L\u2019image de la Corse dans la litt\u00e9rature romantique fran\u00e7aise,<\/em> o<\/span><em><span style=\"font-size: 12px;\">p. cit.<\/span><\/em>] Rassemblant dans un \u00e9tonnant cocktail des voyageurs, des philosophes ou des aventuriers, le mouvement d&rsquo;int\u00e9r\u00eat suscit\u00e9 par \u00ab l\u2019\u00eele de Beaut\u00e9 \u00bb va donner naissance \u00e0 une imagerie des plus pittoresques, qui fait rapidement le tour de l&rsquo;Europe. Parmi les pr\u00e9curseurs de cette litt\u00e9rature pl\u00e9thorique, il faut citer le r\u00e9v\u00e9rend Andrew BURNABY, chapelain de la colonie anglaise de Livourne ainsi que ses compatriotes John SYMONDS, futur professeur d&rsquo;histoire \u00e0 Cambridge et Frederick August HERVEY, qui deviendra l\u2019\u00e9v\u00eaque de Derry, lesquels ont rencontr\u00e9 PAOLI un an avant BOSWELL. [<span style=\"font-size: 12px;\">BURNABY R\u00e9v\u00e9rend Andrew, <em>Journal of a tour to Corsica in the year 1766<\/em>, London, 1804, et SYMONDS John, <em>Remarks on the present state of Island of Corsica written upon the spot<\/em>, London, 1769.<\/span>] En ce qui concerne les aventuriers, on rel\u00e8ve les <em>M\u00e9moires<\/em> (probablement imaginaires) de Giuseppe BORANI [<span style=\"font-size: 12px;\">BORANI Giuseppe, <em>M\u00e9moires, <\/em>1764, d\u2019apr\u00e8s le<em> MEMORIAL DES CORSES, op. cit.,<\/em> pp370sq.<\/span>], un voyageur italien ayant parcouru toute l&rsquo;Europe et pr\u00e9tendant s&rsquo;\u00eatre rendu en Corse pour faire part \u00e0 PAOLI de ses pr\u00e9tentions \u00e0 la succession du roi Th\u00e9odore. Son compatriote Dalmazzo Francesco VASCO, arr\u00eat\u00e9 pour vol d&rsquo;armes, affirme quant \u00e0 lui avoir envoy\u00e9 un \u00e9missaire \u00e0 PAOLI, afin de lui exposer ses pr\u00e9tentions \u00e0 la Couronne et de lui remettre son portrait accompagn\u00e9 d&rsquo;un projet de Constitution.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"34\"><span style=\"color: #000000;\">A la m\u00eame \u00e9poque, Jean-Jacques ROUSSEAU fait part de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il porte \u00e0 la Corse, qu\u2019il estime \u00eatre la seule r\u00e9gion d&rsquo;Europe capable de recevoir une bonne l\u00e9gislation : \u00ab J&rsquo;irai en Corse; six mois pass\u00e9s sur les lieux m&rsquo;instruiront plus que cent livres \u00bb \u00e9crit ainsi le philosophe \u00e0 un proche de PAOLI, Mathieu BUTTAFUOCO, lequel avait sollicit\u00e9 son concours pour l&rsquo;\u00e9laboration de la constitution de la Corse ind\u00e9pendante. [<span style=\"font-size: 12px;\">ROUSSEAU JJ, <em>Du contrat social et autres \u0153uvres politiques<\/em>, r\u00e9\u00e9d. Paris, Garnier, 1975, t.II, chap.X, p269, d\u2019apr\u00e8s JEOFFFROY-FAGGIANELLI, <em>op. cit.<\/em>, p.39, ainsi que ses <em>Lettres \u00e0 M. Matthieu Buttafuoco sur la l\u00e9gislation de la Corse<\/em>, 1765. Voir aussi DIDEROT Denis, ALEMBERT Jean Le Rond d&rsquo;, MONCHON Pierre, <em>Encyclop\u00e9die ou Dictionnaire raisonn\u00e9 des sciences, des Arts et des M\u00e9tiers<\/em>, Paris, Pellet, 1778, <em>sv<\/em>. <em>Voyage<\/em>, et les commentaires du <em>MEMORIAL DES CORSES, op. cit.,<\/em> p378.<\/span>] Cette collaboration ne sera pas men\u00e9e \u00e0 son terme, suite aux revers des insurg\u00e9s. Les id\u00e9es de ROUSSEAU n&rsquo;auraient probablement pas recueilli l&rsquo;aval de PAOLI, plut\u00f4t soucieux de \u00ab\u00a0civiliser\u00a0\u00bb les Corses et de les ouvrir \u00e0 la modernit\u00e9, alors que le philosophe, en bon touriste, souhaitait prioritairement pr\u00e9server leur identit\u00e9 culturelle. L\u2019impact de la litt\u00e9rature consacr\u00e9e au voyage en Corse aura cependant des cons\u00e9quences durables sur la naissance du tourisme moderne, par le renouveau qu\u2019elle impulsa des repr\u00e9sentations du monde m\u00e9diterran\u00e9en \u00a0[<span style=\"font-size: 12px;\">On se reportera \u00e0 ce propos \u00e0 la seconde partie de cet ouvrage.<\/span>] ainsi que des pratiques d<em>u tour<\/em>. Sous son influence, la tradition du voyage aristocratique, qui avait permis aux \u00e9lites europ\u00e9ennes de se cultiver et d&rsquo;\u00e9largir leur horizon, allait \u00e0 pr\u00e9sent devoir faire preuve de relativisme culturel. M\u00eame \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9s\u00a0\u00bb, les voyageurs ne pouvaient plus se contenter de ramener de leurs p\u00e9riples des descriptions ou des r\u00e9flexions. La pratique du voyage n\u00e9cessitait d\u00e9sormais d\u2019\u00eatre \u00e9labor\u00e9e et adapt\u00e9e \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s culturelles et sociales diff\u00e9rentes. Le tourisme allait donner une forme d\u00e9finitive \u00e0 ces pr\u00e9occupations nouvelles, dans les destinations qu&rsquo;il \u00e9tait en train d&rsquo;inventer sur la C\u00f4te d&rsquo;Azur.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h2 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><strong><span style=\"font-size: 20px;\"><span style=\"color: #000000;\">5. LE TOUR ET LA QUESTION RELIGIEUSE<\/span><\/span><\/strong><\/h2>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>Colonies touristiques et christianisme social<\/strong><\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"35\"><span style=\"color: #000000;\">C\u2019est seulement au XVIII\u00b0 si\u00e8cle que le tourisme commence \u00e0 affirmer sa personnalit\u00e9, par l&rsquo;originalit\u00e9 de ses pr\u00e9occupations et le caract\u00e8re innovant de ses pratiques. Avec l\u2019invention d\u2019un urbanisme novateur, issu du d\u00e9veloppement des premi\u00e8res stations de vill\u00e9giature, le tourisme va conduire \u00e0 un renouveau des expressions traditionnelles des identit\u00e9s, jusqu\u2019alors fond\u00e9es sur le territoire et l\u2019appartenance religieuse. Ce renouveau s\u2019accompagne de l\u2019installation d\u2019importantes colonies \u00e9trang\u00e8res, accompagn\u00e9es de leurs \u00e9glises et de leurs pratiques philanthropiques.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Riviera<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"36\"><span style=\"color: #000000;\">C&rsquo;est d\u00e8s la seconde moiti\u00e9 du XVIII\u00b0 si\u00e8cle que les premi\u00e8res manifestations du tourisme moderne voient le jour sur la C\u00f4te d&rsquo;Azur, d\u00e9sign\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque sous le terme de <em>Riviera<\/em>. Comme en Corse, elles sont largement impuls\u00e9es par les voyageurs britanniques, qui se rendent alors en Italie dans le cadre du <em>tour<\/em>. Le littoral azur\u00e9en pr\u00e9sente d\u2019ailleurs bien des affinit\u00e9s avec la destination insulaire voisine. Il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9gion tout aussi arri\u00e9r\u00e9e, d\u00e9pourvue de monuments et de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique. Au-del\u00e0 de ces similitudes, le tourisme azur\u00e9en allait rapidement faire preuve d\u2019un r\u00e9el caract\u00e8re novateur, essentiellement redevable des d\u00e9veloppements de l\u2019institution de la vill\u00e9giature. L&rsquo;ouvrage de l&rsquo;un de ses premiers promoteurs, Giovanni \u00ab\u00a0John\u00a0\u00bb RUFFINI [<span style=\"font-size: 12px;\">RUFFINI \u00ab\u00a0John\u00a0\u00bb Giovanni, The Doctor Antonio, Edinbourgh, 1855.<\/span>], offre une illustration exemplaire de la nature des mutations que conna\u00eet alors la tradition du voyage aristocratique. Si les ingr\u00e9dients sont en apparence les m\u00eames, la perspective s\u2019est par contre invers\u00e9e. Originaire de la <em>Riviera<\/em>, RUFFINI n\u2019est pas un touriste, mais un homme politique engag\u00e9 dans les luttes pour l&rsquo;Unit\u00e9 italienne. Son activisme l&rsquo;a contraint, comme nombre de ses compatriotes, \u00e0 s&rsquo;exiler en Angleterre.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"37\"><span style=\"color: #000000;\">A la diff\u00e9rence de la Corse, l&rsquo;impact du tourisme azur\u00e9en va se r\u00e9v\u00e9ler particuli\u00e8rement durable. Cette permanence est due \u00e0 l&rsquo;invention d&rsquo;un tourisme de stations, avec ses colonies de r\u00e9sidents \u00e9trangers, dont le livre de RUFFINI offre une chronique fid\u00e8le. La vill\u00e9giature affirme ainsi sa rupture avec la tradition du voyage et de l&rsquo;itin\u00e9rance. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat que les voyageurs portent \u00e0 la philosophie sociale et \u00e0 la question politique italienne demeure par contre constant. A l\u2019image de la Corse du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, la C\u00f4te d&rsquo;Azur occupe en effet une place d&rsquo;actualit\u00e9 dans la construction chaotique de l&rsquo;unit\u00e9 des Etats italiens. Son leader charismatique, Giuseppe GARIBALDI, est issu de cette m\u00eame r\u00e9gion, dont les souverains sont eux aussi \u00e0 l\u2019origine de l\u2019Italie moderne. Avec l\u2019\u00e9mergence de la C\u00f4te d\u2019Azur, l&rsquo;\u00e9tude des formes de gouvernement ch\u00e8re aux voyageurs \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9s\u00a0\u00bb va d\u00e8s lors prendre, sous l\u2019influence du tourisme naissant, des formes novatrices. Elle c\u00e8de \u00e0 pr\u00e9sent la place aux pr\u00e9occupations issues des th\u00e8ses du \u00ab\u00a0christianisme social\u00a0\u00bb. Ces conceptions novatrices joueront un r\u00f4le majeur, dans les modalit\u00e9s qui vont pr\u00e9sider au d\u00e9veloppement du tourisme de station, ainsi que dans les \u00e9volutions qui lui donneront son visage moderne.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Colonies<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"38\"><span style=\"color: #000000;\">Lors de la parution du livre de RUFFINI, la <em>Riviera<\/em> italienne est encore peu fr\u00e9quent\u00e9e par les voyageurs. Leur \u00e9tablissement se heurte en effet \u00e0 de fortes r\u00e9sistances, relevant essentiellement de raisons d\u2019ordre confessionnel, particuli\u00e8rement sensibles dans un pays dont la future capitale est aussi celle de la Papaut\u00e9. La C\u00f4te proven\u00e7ale voisine a par contre connu l\u2019exp\u00e9rience de la R\u00e9volution et une longue tradition d\u2019immigration britannique. D\u00e8s le XVI\u00b0 si\u00e8cle, nombre de ressortissants anglais, irlandais ou \u00e9cossais, de confession catholique, se sont en effet install\u00e9s en France, \u00e0 la suite des pers\u00e9cutions religieuses et des troubles r\u00e9volutionnaires de 1688 et de 1746. [<span style=\"font-size: 12px;\">GERBOD, <em>Voyage au pays des mangeurs de grenouilles\u2026, op. cit.<\/em>, pp 9-11.<\/span>] Au nombre d&rsquo;une trentaine, ces communaut\u00e9s britanniques rassemblent, \u00e0 la veille de la R\u00e9volution, quelques mille clercs, religieux, \u00e9l\u00e8ves ou s\u00e9minaristes. En dehors de Paris, leurs principaux \u00e9tablissements se trouvent \u00e0 Rouen, Cambrai, Boulogne, Dunkerque, Lille, Nantes, Poitiers, ainsi qu\u2019\u00e0 Bordeaux ou Toulouse. A ces communaut\u00e9s religieuses, s&rsquo;ajoutent les nombreux n\u00e9gociants et manufacturiers, particuli\u00e8rement pr\u00e9sents \u00e0 Boulogne, Lille ou Orl\u00e9ans, et dans le Sud \u00e0 Bordeaux, Lyon et Marseille. Leur poids \u00e9conomique contribuera grandement aux investissements qui vont permettre, au cours du XIX\u00b0 si\u00e8cle, le d\u00e9veloppement du tourisme de station dans le Sud de la France. Les Anglais apportent en effet les capitaux qui font cruellement d\u00e9faut \u00e0 ces r\u00e9gions \u00e9conomiquement arri\u00e9r\u00e9es.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"39\"><span style=\"color: #000000;\">Cet apport financier est plus particuli\u00e8rement facilit\u00e9 par le statut de zone franche de la C\u00f4te d\u2019Azur. L\u2019accroissement de la colonie \u00e9trang\u00e8re qui accompagne l\u2019essor de la vill\u00e9giature [<span style=\"font-size: 12px;\">D\u00e8s 1840, on rel\u00e8ve ainsi pr\u00e8s de 400 familles \u00e9trang\u00e8res en r\u00e9sidence \u00e0 Nice. Dix ans plus tard, elles sont au nombre de 560, dont 189 anglaises et 52 russes. En 1856, la pr\u00e9sence russe progresse sensiblement avec 141 familles, tandis que l&rsquo;on note d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;une petite colonie am\u00e9ricaine comportant une vingtaine de familles.<\/span>], pose cependant ici un cruel dilemme. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019un ind\u00e9niable apport \u00e9conomique, la question de la libert\u00e9 du culte demeure en effet probl\u00e9matique, pour cette r\u00e9gion de culture italienne. La question religieuse s\u2019exprimera, dans un premier temps, au travers de celle de la s\u00e9pulture. Il est en effet inconcevable d&rsquo;enterrer des \u00ab\u00a0h\u00e9r\u00e9tiques\u00a0\u00bb dans un cimeti\u00e8re catholique. Le po\u00e8te et pasteur anglais protestant Edward YOUNG [<span style=\"font-size: 12px;\">MINSKI Alexander, <em>Le pr\u00e9romantisme<\/em>, Paris, Colin, 1998, p87, et DELORMEAU C, AVILLACH R, \u00ab\u00a0Les cimeti\u00e8res anglais \u00e0 Nice<em>\u00ab\u00a0, Nice Historique, Le protestantisme \u00e0 Nice au XIX\u00b0 si\u00e8cle<\/em>, n\u00b0<em>4<\/em>, France, 1991.<\/span>] en a fait la triste exp\u00e9rience, lors de son s\u00e9jour dans le midi de la France, \u00e0 la fin du XVIII\u00b0 si\u00e8cle. Se heurtant au refus d&rsquo;inhumer sa fille dans le cimeti\u00e8re du village, il doit l&rsquo;enterrer lui-m\u00eame dans un terrain vague. Nice s\u2019est par contre dot\u00e9e, d\u00e8s cette \u00e9poque, d\u2019un cimeti\u00e8re \u00e0 l&rsquo;usage des \u00e9trangers en vill\u00e9giature hivernale. Un nouveau cimeti\u00e8re est m\u00eame cr\u00e9\u00e9, au d\u00e9but du XIX\u00b0 si\u00e8cle, pour faire face \u00e0 l\u2019expansion de la colonie touristique. La capitale azur\u00e9enne est en effet une cit\u00e9 m\u00e9diterran\u00e9enne cosmopolite, compos\u00e9e de plusieurs communaut\u00e9s ethniques. Elles rassemblent, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Ni\u00e7ois de souche, leurs compatriotes Pi\u00e9montais, les Juifs qui y ont leur synagogue et les nombreux commer\u00e7ants Fran\u00e7ais et G\u00e9nois qui ont install\u00e9 ici leurs comptoirs.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"40\"><span style=\"color: #000000;\">Les r\u00e9sidents anglais y poss\u00e8dent leur \u00e9glise, o\u00f9 le culte est tol\u00e9r\u00e9 du fait qu&rsquo;il se fait en langue anglaise. L\u2019autorisation d\u2019ouverture d\u2019une \u00e9glise anglicane \u00e0 Nice n\u2019a cependant \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e qu\u2019\u00e0 la condition expresse que son aspect ext\u00e9rieur soit celui d\u2019une maison. Son cimeti\u00e8re a de m\u00eame du s\u2019entourer de murs et d\u2019arbres, afin qu\u2019il ne puisse \u00eatre vu de la rue. [<span style=\"font-size: 12px;\">AVILLACH Robin, \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9glise anglicane et la communaut\u00e9 britannique \u00e0 Nice sous le r\u00e9gime sarde (1814-1860)\u00a0\u00bb, <em>Cycnos, De la Normalit\u00e9, n\u00b04<\/em>, Un. De Nice, 1988, pp60-70.<\/span>] L\u2019importante colonie russe de la ville poss\u00e8de elle aussi son lieu de culte. Lors de sa construction, son architecte \u00e0 toutefois \u00e9t\u00e9 contraint d\u2019installer les offices au premier \u00e9tage du b\u00e2timent, le rez de chauss\u00e9e de l&rsquo;\u00e9glise se contentant d\u2019abriter la biblioth\u00e8que paroissiale! [<span style=\"font-size: 12px;\">La premi\u00e8re \u00e9glise orthodoxe de la C\u00f4te d&rsquo;Azur est construite \u00e0 Nice en 1858. Cf. GUERRA Alain, <em>Itin\u00e9raire russe \u00e0 Nice,<\/em> Issy-l\u00e8s-Moulineaux, Albatros, 1995.<\/span>] La question du culte ne va v\u00e9ritablement se poser \u00e0 Nice qu\u2019avec l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un pasteur genevois [<span style=\"font-size: 12px;\">Il s&rsquo;agit du R\u00e9v\u00e9rend Jean L\u00e9onard BUSCARLET en s\u00e9jour \u00ab\u00a0th\u00e9rapeutique\u00a0\u00bb \u00e0 Nice en 1834, cf DELORMEAU C, \u00ab\u00a0Le protestantisme \u00e0 Nice au XIX\u00b0 si\u00e8cle\u00a0\u00bb, <\/span><em><span style=\"font-size: 12px;\">op. cit.<\/span><\/em>], d\u00e9sireux d\u2019introduire un office protestant en langue fran\u00e7aise. L\u2019initiative suscite une vive opposition du clerg\u00e9, laquelle conduit le Gouverneur de la ville \u00e0 demander son interdiction au service des Affaires Etrang\u00e8res de Turin. A cette occasion, des hivernantes anglaises sont condamn\u00e9es pour pros\u00e9lytisme religieux, tandis que les Ni\u00e7ois convertis et leur pasteur sont expuls\u00e9s. Ils vont profiter des avantages de la situation frontali\u00e8re du pays ni\u00e7ois, en se r\u00e9fugiant sur la C\u00f4te fran\u00e7aise voisine, o\u00f9 la R\u00e9volution a institu\u00e9 la libert\u00e9 du culte, que l&rsquo;Etat de Pi\u00e9mont-Savoie officialise \u00e0 son tour dans les ann\u00e9es suivantes. L&rsquo;\u00e9glise \u00e9vang\u00e9lique vaudoise se montre d\u00e8s lors particuli\u00e8rement active, ouvrant de nouveaux lieux de culte dans les stations touristiques naissantes \u00e0 Nice, Menton et Bordighera, ainsi qu&rsquo;une \u00e9cole destin\u00e9e \u00e0 la formation de pasteurs \u00e9vang\u00e9listes dans la r\u00e9gion.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"41\"><span style=\"color: #000000;\">Ces initiatives exacerbent l\u2019opposition des autorit\u00e9s religieuses locales. Leur pros\u00e9lytisme affich\u00e9 rencontre en effet un r\u00e9el \u00e9cho aupr\u00e8s des commer\u00e7ants, artisans, ouvriers et domestiques venus du monde alpin, conduits par l&rsquo;essor du tourisme azur\u00e9en \u00e0 s&rsquo;installer de plus en plus nombreux sur la C\u00f4te. Des r\u00e9sistances analogues se manifestent sur la C\u00f4te fran\u00e7aise, si l&rsquo;on en croit Alphonse DENIS. L&rsquo;ancien maire de Hy\u00e8res d\u00e9nonce ainsi l&rsquo;intol\u00e9rance et l&rsquo;\u00e9troitesse d&rsquo;esprit de ses compatriotes, et plus particuli\u00e8rement la municipalit\u00e9 qui a refus\u00e9 de subventionner l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une chapelle protestante, \u00ab aveugl\u00e9e par les pr\u00e9jug\u00e9s d&rsquo;une intol\u00e9rance tr\u00e8s d\u00e9plac\u00e9e dans une station hivernale ouverte \u00e0 toutes les nationalit\u00e9s et \u00e0 tous les cultes \u00bb. DENIS (qui cherche probablement \u00e0 se m\u00e9nager le soutien de ces colonies et de leurs capitaux) va ouvrir une souscription \u00ab \u00e0 Hy\u00e8res, en France et m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger \u00bb pour mener \u00e0 bien ce projet. [<span style=\"font-size: 12px;\">Elle aboutit \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;un lieu de culte en 1850. Une \u00e9glise anglicane, entretenue par la Soci\u00e9t\u00e9 Protestante de Londres, lui succ\u00e9dera. Cf. DENIS Alphonse, <em>Hy\u00e8res ancien et moderne. Promenades pittoresques sur son territoire, ses environs et ses \u00eeles<\/em>, Hy\u00e8res, 1910, pp301sq, et VOISINE J, \u00ab\u00a0Les Anglais en Provence au XVIII\u00b0 si\u00e8cle\u00a0\u00bb, <em>Revue de litt\u00e9rature compar\u00e9e<\/em>, France, 1956, pp15-27.<\/span>]<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"42\"><span style=\"color: #000000;\">La question religieuse, et plus particuli\u00e8rement celle du pros\u00e9lytisme protestant, d\u00e9borde largement, en fait, des seules fronti\u00e8res de la C\u00f4te d&rsquo;Azur, par les ramifications qu&rsquo;elle entretient traditionnellement avec le monde alpin. Comme en t\u00e9moigne l&rsquo;itin\u00e9raire de deux des nombreux \u00ab\u00a0\u00e9vang\u00e9listes itin\u00e9rants\u00a0\u00bb qui parcourent les Alpes \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, le pasteur VASSEROT et son coreligionnaire VERNON, cette pr\u00e9sence est selon le sous-pr\u00e9fet de l\u2019\u00e9poque \u00ab\u00a0une v\u00e9ritable calamit\u00e9\u00a0\u00bb. Ces derniers vont d\u2019ailleurs conna\u00eetre la prison sous pr\u00e9texte de \u00ab\u00a0pros\u00e9lytisme religieux\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9v\u00eaque des Hautes-Alpes d\u00e9nonce \u00e0 leur sujet \u00ab\u00a0une certaine agitation, fort impr\u00e9gn\u00e9e de socialisme\u00a0\u00bb, se faisant l&rsquo;\u00e9cho des fonctionnaires de l&rsquo;administration locale qui d\u00e9peignent les sectes des <em>Westeyens<\/em>, <em>Plymouthiens<\/em>, <em>Darbistes<\/em>, <em>Thimoth\u00e9ens<\/em> et autres <em>Momiers<\/em> comme pr\u00f4nant \u00ab l&rsquo;insoumission \u00e0 toute autorit\u00e9 civile ou religieuse \u00bb. [<span style=\"font-size: 12px;\">Citation de VIGIER Philippe, <em>La seconde R\u00e9publique dans la R\u00e9gion Alpine&#8230;<\/em>, Paris, PUF, 1963, t.I, pp113sq.<\/span>] Le pros\u00e9lytisme n\u2019est effectivement pas seul en cause. Ces propos refl\u00e8tent aussi les probl\u00e8mes, extr\u00eamement sensibles, pos\u00e9s par l&rsquo;irruption des th\u00e8ses et des pratiques du christianisme social, qui accompagnent le d\u00e9veloppement des colonies \u00e9trang\u00e8res dans la r\u00e9gion. Les actions caritatives inspir\u00e9es des conceptions en vogue aupr\u00e8s des Eglises anglaises exercent en effet un r\u00e9el impact aupr\u00e8s d&rsquo;une population victime d&rsquo;une situation \u00e9conomique catastrophique.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Christianisme social<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"43\"><span style=\"color: #000000;\">La philanthropie est, d\u00e8s l\u2019origine, au c\u0153ur des pr\u00e9occupations des colonies \u00e9trang\u00e8res install\u00e9es sur la C\u00f4te d&rsquo;Azur. Elle va grandement favoriser, par son impact \u00e9conomique, l&rsquo;int\u00e9gration du tourisme dans la soci\u00e9t\u00e9 locale. [<span style=\"font-size: 12px;\">Voir \u00e0 ce propos VERNIER O, \u00ab\u00a0Aspects de l&rsquo;action sociale des protestants dans les Alpes Maritimes au XIX\u00b0 si\u00e8cle\u00a0\u00bb<em>,<\/em> <em>Nice Historique, op. cit., n\u00b04<\/em>, France, 1991, KIRALY Judit, <em>L&rsquo;influence anglo saxonne sur le d\u00e9veloppement et la culture de la Cote d&rsquo;Azur 1800 1940<\/em>, Th\u00e8se, 1997, Nice, pp518-548 et MELANDRI Hell\u00e9, \u00ab\u00a0Les Anglais \u00e0 Nice aux XVII\u00b0 et XVIII\u00b0 si\u00e8cles\u00a0\u00bb, <em>Nice Historique, n\u00b0 57<\/em>, France, 1954, pp. 41-50.<\/span>] Les id\u00e9es caritatives qui animent les pionniers du tourisme azur\u00e9en rel\u00e8vent des th\u00e8ses du christianisme social anglo-saxon. S&rsquo;exprimant dans des termes qui lient \u00e9troitement la question sociale \u00e0 la question religieuse, elles ont pris, aupr\u00e8s des voyageurs, le relais des pr\u00e9occupations philosophiques des Lumi\u00e8res. Leur impact est manifeste chez les pr\u00e9curseurs de la vill\u00e9giature azur\u00e9enne. Le docteur RIGBY, qui s\u00e9journe sur la C\u00f4te pendant la R\u00e9volution, a ainsi fond\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 de bienfaisance \u00e0 Norwich en Angleterre. Il se pr\u00e9occupe par ailleurs du d\u00e9veloppement de l&rsquo;institution sociale des<em> work-houses<\/em> et de la r\u00e9forme de la justice. [<span style=\"font-size: 12px;\">RIGBY Dr, <em>Letters from France in 1789<\/em>, London, L. Eastlake, 1880, cit\u00e9 par BABEAU, <\/span><em><span style=\"font-size: 12px;\">Les voyageurs en France, op. cit.<\/span><\/em>] La biographie de John GRISCOM, qui vient \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque \u00e0 Nice, t\u00e9moigne de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que les touristes am\u00e9ricains portent eux aussi \u00e0 la philanthropie. Chimiste de formation et <em>Quaker<\/em> de conviction, GRISCOM anime plusieurs soci\u00e9t\u00e9s de bienfaisance. Il s\u2019est d&rsquo;ailleurs rendu en Europe pour \u00e9tudier les institutions \u00e9ducatives, charitables, p\u00e9nales, et sanitaires du vieux continent. [<span style=\"font-size: 12px;\">GRISCOM John, <em>A Year in Europe<\/em>, cit\u00e9 par BERTHIER DE SAUVIGNY Guillaume, <em>La France<\/em><em> et les Fran\u00e7ais vus par les voyageurs am\u00e9ricains. 1814-1848<\/em>, Paris, Flammarion, 1982-1985, vol.I, p.33.<\/span>] Il en va de m\u00eame de Lord BROUGHAM, l\u2019inventeur de la station cannoise et son principal promoteur aupr\u00e8s de ses compatriotes. Avocat de la Reine lors de sa destitution, ce magistrat domine par sa personnalit\u00e9 la sc\u00e8ne politique anglaise de l&rsquo;\u00e9poque et l\u2019histoire du tourisme azur\u00e9en.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"44\"><span style=\"color: #000000;\">Il milite activement contre la traite des noirs et anime le mouvement social d&rsquo;\u00e9ducation populaire, dont les \u00e9coles du type \u00ab\u00a0Arts et M\u00e9tiers\u00a0\u00bb attirent des milliers d&rsquo;ouvriers et se r\u00e9pandent dans tout le pays. Selon son biographe, sa popularit\u00e9 est telle que \u00ab\u00a0lorsqu&rsquo;il traversait les rues de Londres, on s\u2019arr\u00eatait pour l&rsquo;applaudir\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0ses statuettes en pl\u00e2tre \u00e9taient demand\u00e9es en plus grande quantit\u00e9 que les mouleurs italiens n&rsquo;en pouvaient fabriquer\u00a0\u00bb. La voiture dont il fait usage est appel\u00e9e un <em>brougham<\/em>, ajoute l\u2019auteur, pr\u00e9cisant que sa renomm\u00e9e d\u00e9passe les fronti\u00e8res de son pays et qu\u2019il est le premier correspondant \u00e9tranger nomm\u00e9 par l&rsquo;Acad\u00e9mie des Sciences Morales et Politiques. [<span style=\"font-size: 12px;\">MIGNET Fran\u00e7ois Auguste Alexis, <em>Notice historique sur la vie de Lord Brougham<\/em>, Paris, Didot, 1871, et ENCYCLOPAEDIA BRITANNICA, <em>op. cit.<\/em>, <em>sv<\/em> Brougham.<\/span>]. Les touristes anglais qui s\u2019installent sur la C\u00f4te d\u2019Azur, s\u2019attachent activement, \u00e0 l\u2019image de Lord BROUGHAM, \u00e0 mettre en pratique les th\u00e8ses de la philanthropie. Leurs initiatives rencontrent un \u00e9cho r\u00e9el, dans une r\u00e9gion frapp\u00e9e par une crise \u00e9conomique majeure. Le R\u00e9v\u00e9rend Lewis WAY et son compatriote Charles WITBY lancent ainsi une collecte, afin d&#8217;employer la population ni\u00e7oise \u00e0 l\u2019am\u00e9nagement du front de mer du nouveau quartier touristique qui voyait le jour. [<span style=\"font-size: 12px;\">Au cours de l&rsquo;hiver 1821-1822. Cf. STIRLING AMW, <em>The Ways of Yesterday being the Chronicles of the Way Family<\/em>, London, Thorton-Butteeworth, s.d., ainsi que SCOFFIER Edouard, BLANCHI F\u00e9lix, <em>Le Consiglio d&rsquo;Ornato. <\/em><em>L&rsquo;essor de Nice, 1832-1860<\/em>, Nice, Meyerbeer, sd (1960), p48.<\/span>] La \u00ab\u00a0Promenade des Anglais\u00a0\u00bb, qui n&rsquo;est alors qu&rsquo;un modeste chemin de deux m\u00e8tres de large sur quelques centaines de m\u00e8tres, va devenir l&#8217;embl\u00e8me de la nouvelle station.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"45\"><span style=\"color: #000000;\">Non moins embl\u00e9matiques, les activit\u00e9s caritatives de l\u2019importante colonie \u00e9trang\u00e8re de la station voisine de Bordighera sont domin\u00e9es par la personnalit\u00e9 du R\u00e9v\u00e9rend Clarence Bicknell. Apr\u00e8s un <em>Master of Arts<\/em> au <em>Trinity College<\/em> de Cambridge, Bicknell s&rsquo;\u00e9st install\u00e9 en tant que pasteur dans la toute r\u00e9cente <em>All Saints Chapell<\/em>. [<span style=\"font-size: 12px;\">BICKNELL s\u2019installe \u00e0 Bordighera en 1878. Cf. BEGUINOT A, \u00ab\u00a0L&rsquo;opera scientifica e filantrofica di Clarence Bicknell\u00a0\u00bb, <em>Atti della Sta Ligustica di Scienze e Lettere, X-I,<\/em> Italia, 1931, pp 224-228. et MARCENARO Mario, \u00ab\u00a0Il pastore anglicano Clarence Bicknell ed il Padre Francesco Giacomo Viale. La questione sociale a Bordighera\u00a0\u00bb, <em>in Atti del Convegno del&rsquo;Istituto Internazionale delle Studi Liguri<\/em>, Bordighera, IISL, 2000.<\/span>] Sa formation eccl\u00e9siastique l&rsquo;a mis en relation avec les tenants du \u00ab\u00a0christianisme social\u00a0\u00bb. Pr\u00f4nant le rapprochement avec l&rsquo;\u00e9glise catholique, il est conduit \u00e0 des initiatives qui ne sont pas du go\u00fbt de ses coreligionnaires. Il doit ainsi rapidement abandonner la pr\u00eatrise. Il se consacre d\u00e8s lors \u00e0 des occupations moins pol\u00e9miques, comme l&rsquo;\u00e9tude de la flore et de l&rsquo;arch\u00e9ologie locale. La question sociale ne continue pas moins de pr\u00e9occuper l&rsquo;ancien pasteur. Il anime activement la vie caritative locale, rassemblant autour des \u0153uvres sociales qu&rsquo;il impulse les personnalit\u00e9s les plus h\u00e9t\u00e9roclites dans un \u00e9tonnant oecum\u00e9nisme. Elles vont ainsi du pr\u00eatre de la ville, le P\u00e8re Giacomo Viale qui fonde un hospice pour les vieillards n\u00e9cessiteux, aux membres les plus \u00e9minents de la colonie \u00e9trang\u00e8re, comme Adolf Angst, le propri\u00e9taire de l&rsquo;un des palaces de la colonie, calviniste et luth\u00e9rien; le baron Von Kleugden, un \u00e9vang\u00e9liste; le paysagiste Ludwig Winter qui se d\u00e9finit \u00ab\u00a0libre-penseur\u00a0\u00bb ou encore Ellen Walker Fanshawe qui a ouvert une maison de sant\u00e9 et assure des soins \u00e0 domicile aux n\u00e9cessiteux. Les r\u00e9sidents \u00e9trangers fondent ainsi une \u00e9cole et un orphelinat. [<span style=\"font-size: 12px;\">Cet activisme ne manque pas d\u2019inqui\u00e9ter les autorit\u00e9s eccl\u00e9siastiques qui cherchent d\u00e8s lors \u00e0 reprendre la main dans le d\u00e9veloppement de l&rsquo;action caritative. Elles font appel pour cela aux Sal\u00e9siens ni\u00e7ois de Don Bosco qui installent dans le m\u00eame quartier une \u00e9cole catholique. Cf. MARCENARO,<em> ibidem<\/em>, pp 224-228.<\/span>]<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"46\"><span style=\"color: #000000;\">Les \u0153uvres de charit\u00e9 se d\u00e9veloppent aussi avec la fondation de la Loge ma\u00e7onnique anglophone dite \u201c Philanthropie ligurienne \u201d. Elle a pour objet \u201c l\u2019exercice de la Bienfaisance \u201d, l\u2019ouverture d&rsquo;asiles pour les n\u00e9cessiteux, les enfants malades ou les vieillards d\u00e9munis et les incessantes collectes, ventes de charit\u00e9, kermesses, distributions de v\u00eatements, arbres de No\u00ebl et galas de bienfaisance. La colonie russe, la seconde colonie \u00e9trang\u00e8re de la C\u00f4te d&rsquo;Azur apr\u00e8s les Anglais, n\u2019est pas en reste dans le domaine de l\u2019action caritative. Elle comprend par ailleurs des personnalit\u00e9s de premier plan, comme la Tsarine Alexandra Feodorovna \u00e9pouse du Prince de Galles ou encore le Prince H\u00e9ritier, en r\u00e9sidence \u00ab\u00a0th\u00e9rapeutique\u00a0\u00bb sur la C\u00f4te o\u00f9 il finira ses jours. Ces r\u00e9sidents de qualit\u00e9 sont abondamment sollicit\u00e9s par la population comme par les autorit\u00e9s. Le Consul de Nice \u00e9crit ainsi au Comte de Stroganoff, lors d\u2019un bal organis\u00e9 au profit des pauvres, que \u00ab les illustres Russes qui passent l&rsquo;hiver dans cette ville r\u00e9pondront \u00e0 cet appel surtout si votre Gr\u00e2ce daigne honorer la f\u00eate de sa pr\u00e9sence. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\">CAZZOLA Piero, <em>I Russi a San Remo tra ottocento e novecento<\/em>, San Remo, Bb Civica, 1990, LE ROY Ellis, <em>La colonie russe dans les Alpes Maritimes des origines \u00e0 1939,<\/em> Nice, Serre, 1988; ainsi que GUERRA, <em>Itin\u00e9raire russe \u00e0 Nice,<\/em> <\/span><em><span style=\"font-size: 12px;\">op. cit.<\/span><\/em>]<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"47\"><span style=\"color: #000000;\">Connue pour sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, la Tsarine re\u00e7oit lors de chacun de ses s\u00e9jours plusieurs centaines de demandes de charit\u00e9. Le baron balte Von Derwies, l&rsquo;une des figures marquantes de la colonie russe de Nice, est l&rsquo;un des principaux animateurs de ses \u0153uvres humanitaires. Elles sont destin\u00e9es aussi bien aux Russes qu&rsquo;aux Ni\u00e7ois n\u00e9cessiteux, auxquels est vers\u00e9e la recette des spectacles qu&rsquo;il donne dans son palais du Val Rose. Von Derwies entreprend par ailleurs la construction d&rsquo;un asile pour les vieillards et les infirmes. En 1885, on d\u00e9nombre ainsi \u00e0 Nice plusieurs comit\u00e9s de bienfaisance anim\u00e9s par la colonie russe, dont la Soci\u00e9t\u00e9 Russe de Bienfaisance qui accorde ses secours \u00e0 tous sans distinction de nationalit\u00e9 ou de religion. Par leur impact \u00e9conomique, ces activit\u00e9s favorisent significativement l\u2019int\u00e9gration religieuse des colonies touristiques. Cette diversit\u00e9 religieuse devient en retour un argument majeur pour la promotion des stations touristiques qui prennent alors leur essor dans l\u2019ensemble de la r\u00e9gion. La C\u00f4te offre ainsi \u00e0 la fin du si\u00e8cle un \u00e9tonnant \u00e9ventail de lieux de culte, allant des \u00e9glises russes et anglicanes aux temples allemands, anglais, \u00e9vang\u00e9liques vaudois et autres chapelles \u00e9cossaises : \u00ab Ici \u00e0 Nice, toutes ces croyances, toutes ces forces de la pi\u00e9t\u00e9 vivent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sans qu\u2019il en r\u00e9sulte ni choc, ni collision \u00bb, rapportait un guide de l\u2019\u00e9poque \u00e9voquant \u00ab les id\u00e9es plus larges que d\u00e9veloppent les voyages. \u00bb [<span style=\"font-size: 12px;\"><em>PLAN PITTORESQUE de NICE, avec quelques mots d\u2019introduction par un touriste<\/em>, Nice, Gauthier, 1878, p.16.<\/span>] Les pr\u00e9occupations philanthropiques qui animent les touristes azur\u00e9ens, rel\u00e8vent cependant de motivations bien plus profondes. Elles s\u2019expliquent par la vocation th\u00e9rapeutique originelle du tourisme de stations.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n<h4 style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 16px;\"><span style=\"color: #000000;\">Hygi\u00e9nisme<\/span><\/span><\/h4>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"48\"><span style=\"color: #000000;\">Les th\u00e8ses et les pratiques du christianisme social ont vu le jour en r\u00e9ponse aux ruptures sociales dramatiques, li\u00e9es \u00e0 la civilisation industrielle et urbaine, que l&rsquo;Europe du Nord est alors en train d\u2019exp\u00e9rimenter. Dans le monde anglo-saxon et protestant, la question sociale va ainsi rev\u00eatir la forme d\u2019une stigmatisation des pathologies li\u00e9es \u00e0 la modernit\u00e9 industrielle. Relay\u00e9es par les conceptions hygi\u00e9nistes dominantes, ces pr\u00e9occupations exerceront leur influence tout au long du XIX\u00b0 si\u00e8cle. Prenant le relais des id\u00e9es des Lumi\u00e8res et de leur impact sur le monde du voyage, elles vont fa\u00e7onner durablement la physionomie du tourisme moderne. La philanthropie anglo-saxonne rejoint aussi la sensibilit\u00e9 romantique [<span style=\"font-size: 12px;\">BECKER Colette<em>, Les hauts lieux du romantisme en France<\/em>, Paris, Bordes, 1991.<\/span>], dans un m\u00eame rejet de la corruption de la soci\u00e9t\u00e9 et des m\u0153urs engendr\u00e9e par la civilisation industrielle et ses villes surpeupl\u00e9es, sources de maladies et de mis\u00e8re. Elle constitue le fil conducteur qui va conduire, au si\u00e8cle suivant, \u00e0 sa d\u00e9mocratisation. Moteur de ces \u00e9volutions, le mouvement social chr\u00e9tien prend ses racines au XVII\u00b0 si\u00e8cle, dans les sectes des <em>lollards<\/em> et dans le combat des <em>diggers,<\/em> de Gerrard Winstanley, en faveur des r\u00e9formes agraires. Il s\u2019affirme au XVIIIe\u00a0si\u00e8cle avec les M\u00e9thodistes, qui d\u00e9veloppent l&rsquo;aide charitable et l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;\u00e9coles dans les milieux d\u00e9favoris\u00e9s. Au cours du XIX\u00b0 si\u00e8cle, les cons\u00e9quences sociales de la r\u00e9volution industrielle conduisent l\u2019ensemble des Eglises britanniques \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser au monde ouvrier.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\" value=\"49\"><span style=\"color: #000000;\">Outre les M\u00e9thodistes et les Baptistes, les Eglises chartistes et les Eglises de travailleurs fondent de v\u00e9ritables sectes ouvri\u00e8res. Elles propagent les id\u00e9es de la d\u00e9mocratie sociale, en r\u00e9action \u00e0 la mis\u00e8re des r\u00e9gions industrielles et urbaines. Inspir\u00e9 de la geste de Robin des Bois et organis\u00e9 en soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te, le mouvement <em>luddist<\/em> va m\u00eame pr\u00f4ner, au d\u00e9but du si\u00e8cle, la destruction syst\u00e9matique des machines industrielles. Vers 1850, un mouvement socialiste chr\u00e9tien voit le jour autour de John Charles Kingsley, pasteur et romancier, Frederick Denison, Maurice et Edmund Ludlow. Leurs id\u00e9es pr\u00e9sident \u00e0 l&rsquo;apparition des premiers partis socialistes, dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies du si\u00e8cle. Elles jouent par ailleurs un grand r\u00f4le, comme on l\u2019a vu pr\u00e9c\u00e9demment, dans l\u2019histoire du tourisme azur\u00e9en. L&rsquo;un des piliers du mouvement social chr\u00e9tien, la <em>Christian Social<\/em><em> Union<\/em>, est d&rsquo;ailleurs l&rsquo;invit\u00e9e de la colonie anglaise de Bordighera. Elle est (probablement) repr\u00e9sent\u00e9e par son fondateur, Edward S. TALBOTT, [<span style=\"font-size: 12px;\">MARCENARO,<\/span><em><span style=\"font-size: 12px;\"> Il pastore anglicano Clarence Bicknell\u2026, op. cit.<\/span><\/em>] qui expose \u00e0 cette occasion les vues critiques du mouvement sur les cons\u00e9quences n\u00e9fastes de la r\u00e9volution industrielle. Le tourisme accompagne aussi ces \u00e9volutions par son apport original \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de l&rsquo;institution du voyage th\u00e9rapeutique. Malgr\u00e9 ses origines aristocratiques, issues des pratiques du <em>tour<\/em>, le tourisme est en effet, dans l&rsquo;esprit de ses inventeurs, une forme de th\u00e9rapie collective. Il est cens\u00e9 combattre l&rsquo;un des fl\u00e9aux majeurs de l&rsquo;industrialisation, le d\u00e9veloppement massif de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de tuberculose. Pour les partisans du christianisme social et des th\u00e8ses hygi\u00e9nistes, c\u2019est le \u00ab\u00a0corps social\u00a0\u00bb dans son ensemble qu\u2019il faut gu\u00e9rir des pathologies issues de la modernit\u00e9. La vill\u00e9giature th\u00e9rapeutique, dont la C\u00f4te d&rsquo;Azur est l&rsquo;une des principales destinations, apportera des r\u00e9ponses adapt\u00e9es \u00e0 ces pr\u00e9occupations et saura assurer leur diffusion. A l\u2019origine du tourisme moderne, avec ses colonies et ses stations, elle est aussi le principal artisan de sa d\u00e9mocratisation.<\/span><\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La cr\u00e9ation de la c\u00e9l\u00e8bre agence de voyages <em>Thomas Cook Travellers<\/em> en offre un exemple embl\u00e9matique. Son fondateur est un pr\u00e9dicateur baptiste, jardinier et menuisier de son \u00e9tat, qui officie dans les cit\u00e9s ouvri\u00e8res n\u00e9es de l&rsquo;industrialisation. D\u00e8s 1841, il invente le premier voyage organis\u00e9, en faveur des membres de l&rsquo;association antialcoolique qu&rsquo;il anime. Quelques cinq cent personnes se sont inscrites pour cette excursion, qui comprend le d\u00e9placement en train, la restauration et diverses distractions, jeux et musiques, en partenariat avec la compagnie ferroviaire. Cook multiplie d\u00e8s lors ce type d&rsquo;excursions, autour du slogan \u00ab\u00a0we must have railways for millions\u00a0\u00bb. Elles vont aboutir, dans l\u2019espace de quelques d\u00e9cennies, \u00e0 la d\u00e9mocratisation massive du tourisme. <\/span>[<span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: 12px;\">AISNER et alii, La ru\u00e9e vers le soleil, op. cit., pp 50sq.<\/span><\/span> ] <span style=\"color: #000000;\">Parmi les pr\u00e9curseurs du tourisme populaire, on trouve encore dans les ann\u00e9es suivantes les adeptes du christianisme social allemand. D\u00e8s 1876, le Pasteur Bion, qui officie \u00e0 Z\u00fcrich, institue ainsi les <em>Ferien Kolonien<\/em>, les colonies de vacances, en direction des enfants d&rsquo;ouvriers. Tr\u00e8s vite adopt\u00e9es aux Etats-Unis, elles ont pour chef un <em>F\u00fchrer,<\/em> sur le mod\u00e8le d&rsquo;une grande famille vertueuse. Il s&rsquo;agit en effet, dans l&rsquo;esprit de leurs fondateurs, de lutter comme en Angleterre contre la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence sanitaire et morale qui affecte alors le prol\u00e9tariat. <\/span>[<span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: 12px;\">Ibidem, pp 72sq.<\/span><\/span>] <span style=\"color: #000000;\">Largement relay\u00e9es par les colonies \u00e9trang\u00e8res, l&rsquo;influence de ces conceptions hygi\u00e9nistes et philanthropiques va \u00eatre d\u00e9terminante dans les d\u00e9veloppements du tourisme de station sur la C\u00f4te d&rsquo;Azur. Les vis\u00e9es th\u00e9rapeutiques du tourisme azur\u00e9en seront abord\u00e9es dans la suite de cette \u00e9tude. Par l\u2019importance et l\u2019exemplarit\u00e9 de leurs r\u00e9alisations, le tourisme leur est largement redevable de sa physionomie moderne. Leur histoire \u00e9claire aussi d\u2019un jour nouveau la nature de cette institution.<\/span><\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>I\u00b0 PARTIE TOURISME ET VILLEGIATURE CHAPITRE II SOMMAIRE 1. PELERINAGE ET ITINERANCE\u00a0 2. VOYAGER AU TEMPS DES LUMIERES 3. FRENCH TOUR ET REVOLUTION 4. LA&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/mediterranean.listephoenix.com\/?page_id=80\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">2. 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