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6. PITTORESQUE

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II° PARTIE
PAYSAGES ET IDENTITES
 
CHAPITRE VI
SOMMAIRE
1. PAYSAGE
2. PITTORESQUE
3. MONTAGNE
4. ALPINISME
5. ROMANTISME
 
  1. Le tourisme est à l’origine d’une abondante production, à la fois littéraire, artistique et scientifique, regroupée dans des genres considérés comme mineurs tels que la littérature de voyage ou l’illustration. Comme on s’efforcera de le démontrer dans les pages qui suivent, son influence est beaucoup plus importante qu’il n’y parait au premier abord, notamment dans le domaine des représentations paysagères. La vision du monde chrétien héritée de l’Antiquité était en effet anthropocentrique. Elle reposait sur l’idée d'un univers harmonieux, basée sur les correspondances unissant le microcosme et le macrocosme, l’esprit et la matière, l’humain et le divin. L’érection du monde en spectacle, dont le tourisme fut le principal artisan, allait conduire à une remise en cause radicale de la cosmographie traditionnelle. Cette mise en scène généralisée du territoire participe aussi, dans de nombreux domaines, de la genèse des identités contemporaines. 

 

1. PAYSAGE

Le tourisme et l’invention du paysage

  1. L’histoire des représentations du paysage joue un rôle essentiel dans les évolutions modernes de l’art. Elle est étroitement liée à l’histoire du tourisme. C’est en effet sous l’impulsion des adeptes du tour, que naissent les premières représentations paysagères comme genre artistique. Les paysages représentés sont par ailleurs les lieux qui abritent la villégiature. Il s’agit dans un premier temps des monuments antiques de l’Italie du tour, puis des paysages du voyage thérapeutique, la montagne et la mer. Les développements de la climathothérapie impulsent aussi un intérêt nouveau pour la nature, notamment celle des jardins de la villégiature. Avec la découverte des vertus salutaires des climats chauds, la peinture paysagère invente enfin l’orientalisme et l’exotisme.

L’influence du tour

  1. C’est tout récemment que l'histoire de l'art a mis en évidence l’apport des peintres et des illustrateurs à l'invention de la notion de paysage. Elle a tout d’abord montré que la sensibilité au paysage est loin d'être une attitude universelle. Localisée dans le temps et dans l’espace, elle ne concerne que certaines sociétés. Parmi les riches travaux consacrés à l’histoire des représentations du paysage, on a fort utilement cherché à définir les critères qui caractérisent la genèse des cultures paysagères. Ils consisteraient dans la convergence d'une terminologie spécifique, d'une littérature descriptive, de représentations picturales et d'un art du jardin d'agrément. [ref] BERQUE A (dir.), Cinq propositions pour une théorie du paysage, Seyscell, Champ Vallon, 1994. [/ref] Cette typologie, qui pourrait passer pour une description des principales caractéristiques du tourisme de stations, a le mérite de mettre en évidence le rôle joué par les voyageurs. Né en Occident au XVIe siècle, le terme de « paysage » est un vocabulaire de peintre, [ref] Bloch Oscar Wartburg Walther von, Dictionnaire étymologique. [/ref] qui apparaît effectivement à la fin du Moyen-Age dans l’Italie des tourists, les premiers artistes paysagers étant des adeptes du tour.
  2. Jusque là, le paysage est absent des figurations du monde rural qui ornent essentiellement les manuscrits liturgiques, les portails, les mosaïques ou les vitraux des églises. Seul le paysan est représenté, isolé de son espace quotidien et intégré au monde biblique en tant qu’illustration du calendrier des travaux des champs. [ref] On s'est reporté à l'ouvrage très documenté de LE ROY LADURIE Emmanuel (dir.), Paysages, paysans. L'art et la terre en Europe du Moyen Age au XX° siècle, Paris, RMN, 1994, pp37-42 pour l’histoire de l'invention du paysage. [/ref] Associées aux signes du zodiaque, ces scènes rendent compte du sens chrétien du travail et de l’unité cosmique de la création. En dehors de quelques végétaux, outils ou animaux, les connotations paysagères qui les accompagnent se limitent à des fonds colorés, ornés d’étoiles, de rinceaux ou de motifs géométriques inspirés de l’art de la tapisserie. Ce n’est qu’au XIIIe siècle qu’apparaissent, timidement, des éléments évoquant le paysage, le sol, l’arbre ou les représentations stéréotypées de la montagne, issus de la tradition byzantine de l’icône. Ils continuent d’occuper une fonction purement décorative ou pédagogique jusqu’au siècle suivant, où ces formes symboliques laissent progressivement la place à des représentations plus élaborées, annonçant l’art de la Renaissance. [ref] Voir à ce propos à la présence de ces mêmes motifs dans l’oeuvre du Greco (1541-1614). [/ref] L'horizon va dès lors s'abaisser et s'éloigner, tandis que les espaces, les nuances et les lumières se complexifient et que les atmosphères et les saisons commencent à être figurées. Les premiers paysages voient le jour à cette époque dans le cadre du Voyage en Italie, avec un panorama très touristique de Rome et de ses monuments archéologiques et religieux. Décorant l’église d’Assise, il est l’œuvre de Cimabue, un auteur de plans topographiques.
  3. Un autre artiste italien, Ambrogio Lorenzetti, réalise alors une représentation du paysage rural de la région de Sienne, intitulée Les effets du Bon Gouvernement dans les campagnes. D’un rendu très réaliste, même si elle rassemble les travaux de chaque saison dans une seule scène, elle atteste de la naissance d’un thème qui passionnera bientôt les voyageurs des Lumières. L’influence du tour s’affirme pleinement au cours du XVe siècle, avec l’apparition des deux écoles qui vont dominer pour longtemps le genre, l'italienne fondée sur l’étude de la perspective linéaire et la flamande, plutôt tournée vers l'observation de la nature et de ses atmosphères. Correspondant aux deux principales destinations originelles du tour, l'Italie et les Pays-Bas, ces deux grands courants artistiques vont converger au siècle suivant, accompagnant jusqu’à nos jours l’essor de la littérature pittoresque et de l’illustration. Des peintres hollandais, héritiers d’une longue tradition de compagnonnage itinérant, aux impressionnistes du Nord adeptes de la villégiature thérapeutique, en passant par les ateliers des stations climatiques du Sud, l’histoire de l’art se confondra dès lors, pendant plus de quatre siècles, avec celle du tourisme. Les préoccupations climatiques du tourisme thérapeutique, la mer, la montagne et la Méditerranée, constituent le fil directeur qui donne son unité à ce tableau disparate.

L’italie des tourists

  1. L’une des principales influences exercées par le Voyage à l’Italie sur le développement de la peinture de paysage relève du goût manifesté par les premiers tourists pour le classicisme. Il s’inscrit dans la tradition de représentation des épisodes bibliques inaugurée par les maîtres de la Renaissance italienne. Outre son impact économique indéniable, cette demande stimule l'imagination des artistes, auxquels les voyageurs demandent à présent de réinventer les paysages de l’Antiquité classique. Les représentations de l’Italie vont dès lors devenir une source inépuisable d'inspiration et fonder une identité commune aux élites des nations européennes. Avec l’essor du tour, les peintres du Nord, hollandais, allemands ou anglais sont ainsi de plus en plus nombreux à se rendre dans la Péninsule. DÜRER séjourne à Venise en 1494-1495 et de 1505 à 1507, [ref] Lors de ses séjours à Venise Albrecht Dürer (1471-1528) fut fortement influencé par les peintres italiens de la Renaissance et notamment par Andrea Mantegna, Antonio Pollaiuolo et Giovanni Bellini. [/ref] suivi par BRUEGHEL vers 1550 [ref] Il faudrait aussi citer JAN VAN EYCK (1376 – 1441), qui apporta des perfectionnements majeurs à la technique de la peinture à l’huile. [/ref]. Servis par l’essor contemporain de l’estampe, ces artistes vont permettre au paysage de devenir un objet de représentation, en imposant dans toute l'Europe les paysages italiens.
  2. Au XVII° siècle, l'Académie de France pour la formation des artistes s’installe officiellement à Rome, où se trouvent déjà les principaux maîtres français de la peinture de paysage, les français Poussin, LE Lorrain et Dughet, le britannique Richard Wilson, les allemands ELSHEIMER, WALS et VON SANDART, ainsi que de nombreux peintres hollandais, lesquels seront rejoints au siècle suivant par les artistes russes et polonais. [ref] Notamment Bartholomeus Breenbergh, Andries & Jan Both, Nicolaes Berchem, Jan Asselijn, etc. Voir VAUGHAN William, XIX° siècle. 1780-1850, Paris, Citadelles, 1989, p175, ainsi que MEROT Alain, Poussin, Paris, Hazan, 1990 et SCHADE Werner, Claude Lorrain, Paris, Imp. National, 1999. [/ref] Le tourisme va jouer un rôle majeur dans la synthèse de ces apports artistiques, issus de l’ensemble de l’Europe. Comme le rapporte un voyageur, « la communauté des touristes est […/…] la plus libre et la plus nombreuse académie itinérante que la civilisation occidentale ait jamais connue ». [ref] SETA Cesare De, Il Grand Tour, cité par AMIC et alii, Le pays de Nice et ses peintres, op. cit., p26. [/ref] En dehors de leur formation artistique, répondant aux visées du tour, ces peintres sont souvent les envoyés de riches commanditaires désireux de posséder des vues de la campagne romaine, du Tivoli, du Vésuve, de la Baie de Naples ou des monuments et des ruines de l’Antiquité gréco-romaine. Ils leur servent aussi à l’occasion de conseillers, voire même de courtiers, pour le commerce déjà florissant de l'art antique. Les voyageurs les plus fortunés les engagent parfois dans leur suite, tandis que leurs compatriotes plus défavorisés se contentent de se faire représenter, à moindre frais, devant les monuments et les vestiges de l’Antiquité. Vivant de ce commerce, de véritables colonies de peintres de toutes nationalités s’installent ainsi à Rome, à Venise ou à Naples. [ref] GAEHTGENS Thomas, Le XVIII° siècle. Histoire artistique de l'Europe, Paris, Seuil, 1998, pp277-284, citant aussi BATONI, qui commença dès 1744 à peindre les tourists et eut comme clients l'empereur Joseph II et le Grand Duc Léopold, Trevisani, Mengs, Kaufmann, Ricci, Sablet et Pannini. Voir aussi MOREL Philippe, L’art italien de la Renaissance à 1905, Paris, Mazenod, 1988, pp2112sq sur les développements de la peinture de paysage en Italie. [/ref] Sous leur influence, les représentations des paysages italiens vont donner naissance aux premières manifestations de l’imagerie touristique moderne.

Veduta  et Pausilippe

  1. Autour des thèmes des ruines et de l’exotisme végétal [ref] BENSI Fabio, BERLIOCCHI Luigi, L'histoire des plantes en Méditerranée. Art et botanique, Milan, Actes Sud/Motta, 1999. [/ref], l'art de la veduta et l’école dite ”du Pausilippe” signent l’apparition de genres picturaux mineurs, comme la technique de l’aquarelle, de la topographie, et par la suite de la photographie et de l’affiche. Avec le goût du « pittoresque », toujours bien vivant de nos jours, le tourisme va ainsi élaborer un art spécifique du paysage, dont l’impact demeure extrèmement prégnant. La technique de la veduta est inventée, au tournant du XVIIIe siècle, par des peintres vénitiens, Bernardo Belotto, Francesco Guardi et surtout Giovanni Canaletto, ainsi que par des artistes étrangers de renom, comme Carlevarijis ou Van Wittel [ref] Giovanni Antonio Canale, dit Canaletto (1697-1768). Bellotto Bernardo Michiel (1721-1780). [/ref]. Il s’agit de vues urbaines, animées de scènes de genre d’une grande exactitude topographique. Elles préfigurent l’invention de la photographie, avec l’emploi d’une chambre noire pour le choix du cadrage, une technique qui permet d’accuser les effets de perspective et de ramener le point de vue à la hauteur du spectateur [ref] LEGRAND C, MEJANES JF, STARCKY E, Le paysage en Europe du XVI° au XVIII° siècle, Catalogue de l’exposition du Musée du Louvre, Paris, RMN, 1990, p101. [/ref]. La représentation des paysages italiens reçoit une impulsion majeure à la même époque lorsque Jakob Philipp Hackert, l'un des maîtres allemands les plus appréciés, vient s’installer à Naples à la demande d’un voyageur britannique, Sir William Hamilton pour l'illustration des Campi Phlegraei. Il s’établit par la suite en Italie, comme peintre officiel de la cour du roi de Naples. Sous son influence et sous celle d’un autre maître nordique du paysage, Anton Sminck PITLOO, les peintres napolitains vont adopter la mode de la peinture en plein air, qui deviendra très vite une pratique caractéristique du tourisme [ref] VAUGHAN, XIX° siècle…, op. cit., p 175. [/ref]. On désigne sous le terme d’école du Pausilippe, d’après le fleuve du même nom, cette production stéréotypée d’aquarelles rehaussées à la gouache, vendues comme souvenirs aux touristes [ref] Avec notamment Giaciato GIGANTE et les frères CARELLI, lesquels réalisèrent aussi des vues de la Côte d’Azur. Cf. AMIC et alii, Le pays de Nice…, op. cit., p20. [/ref].
  2. L’art touristique du paysage connaît dès lors des développements innovants. Si la peinture des monuments domine le genre, elle inclue aussi les sites qui les entourent, généralement interprétés suivant le goût historicisant de l'époque. Ces premières représentations de la nature méditerranéenne contribuent de manière significative à l’autonomie de la peinture paysagère. Elle servira dès lors de référence à la lecture des paysages, voire même à leur aménagement, comme l’attestent à ce propos les témoignages d’éminents voyageurs. « Je ne sais pas si les voyageurs vous ont donné une idée bien juste du tableau que représente la campagne de Rome [rapporte ainsi Chateaubriand], quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone dont parle l’Ecriture. Vous croirez peut-être d’après ces descriptions qu’il n’y a rien de plus affreux que les campagnes romaines. Vous vous tromperiez beaucoup. Elles ont une inconcevable grandeur […/…] Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature ? eh bien, c’est la lumière de Rome », ajoute-t-il en conclusion d’une description des qualités esthétiques de ce paysage éminemment touristique. [ref] Chateaubriand, Correspondance générale,. tI, 1789-1809, Paris, Gallimard, 1977, Lettre à Fontanes, p300. [/ref] « Maintenant seulement je comprends Claude Lorrain » [ref] GOETHE Wolfgang Von, Voyage en Italie, Paris, Champion, 1931, p233 et les commentaires de KANCEFF, La letteratura del viaggio in Italia e le origine del Romantismo, op. cit. [/ref] écrit de même Goethe, alors qu’il découvre les paysages de la Sicile. L’imagerie exotique du monde méditerranéen est en train de voir le jour, sous l’influence de la diffusion de ses stéréotypes paysagers par la littérature touristique.

 

2. "PITTORESQUE"

Le tourisme et l’essor de l’illustration

  1. Par sa contribution au développement des techniques de l'illustration, le tourisme a joué un rôle déterminant dans la diffusion des représentations paysagères élaborées sur la scène artistique italienne. Issues de genres mineurs tels que les croquis ou les aquarelles, ces représentations vont prendre une place essentielle dans l'art de voyager grâce à l’essor de la littérature pittoresque. Sous l’influence des préoccupations "climatothérapiques", elles débordent rapidement du seul thème des ruines et des antiquités romaines de l’Italie du tour. Avec la mention systématique des panoramas et des points de vue par les guides touristiques, elles s'étendent plus particulièrement à la représentation des paysages naturels, et notamment des paysages marins et alpestres de la Péninsule. [ref] ANDREWS Malcolm, The Search for the Picturesque: Landscape Aesthetics and Tourism in Britain, 1760-1800. Stanford, Un. Press, 1989, 269 pp. [/ref]

Paysages marins et esthétique du ‘sublime’

  1. Les premières figurations de paysages marins voient le jour aux Pays-Bas, à la fin du XVIe siècle, sous l’impulsion de commandes publiques soucieuses de célébrer la prospérité commerciale et la puissance maritime flamande. Le tourisme va exercer, dès le siècle suivant, une profonde influence sur le développement de ces représentations. Le Grand Tour conduit en effet nombre de voyageurs en Hollande, à la découverte d'un modèle de bon gouvernement et des charmes exotiques offerts par le spectacle étonnant d'un littoral domestiqué. C'est à Scheveningen, qu'apparaît ainsi le premier exemple d'une promenade littorale paysagère, débouchant sur l'horizon marin. Elle devient dès lors une étape obligée du tour; tandis que sa plage s’impose comme un sujet pictural fort apprécié des voyageurs. [ref] CORBIN, Le territoire du vide., op. cit., pp46-47 et 50-53. [/ref] La peinture flamande contribue, dans le même temps, à former la sensibilité contemporaine à l'esthétique de ces mêmes paysages, par sa vision fortement dramatisée de la mer. Les peintres hollandais n’hésitent pas à se rendre sur les navires, dessinant sur le vif les manœuvres ou les batailles, les tempêtes et les éléments déchaînés. Leurs oeuvres vont influencer notablement l'émergence d'une esthétique du « sublime », qui annonce l’avènement du goût romantique.
  2. Au XVIII° siècle les peintres romains inaugurent, dans un esprit voisin, la mode des sujets tragiques, fantastiques et horribles, dont le français Joseph Vernet donnera une illustration exemplaire. Suite à une commande du roi de France, relative à une série de tableaux des principaux ports du Royaume, les paysages maritimes lui inspirent des représentations remarquées de scènes de naufrages et de tempêtes. A l’image des maîtres hollandais, il va jusqu'à se faire attacher au mat d'un bateau pendant une tempête, pour mieux observer cet étonnant spectacle. [ref] En ce qui concerne la place du sublime chez VERNET et TURNER voir VAUGHAN, XIX° siècle…, op. cit., pp177-180. [/ref] L’œuvre de Vernet va indirectement influencer les artistes anglais, notamment par l’intermédiaire de Richard Wilson et de Jacques de Loutherbourg. Le principal apport des peintres britanniques réside dans la théorisation du sentiment d’obscurité, de crainte, voire de douleur, provoqué par des paysages ou des phénomènes naturels dont l’échelle n’est plus l’homme mais l’infini. [ref] BURKE Edmund, A Philosophical Inquiry into the Origin of our Ideas of the Sublime and the Beautiful, London, 1756, et les commentaires de GAEHTGENS, Le XVIII° siècle…, op. cit., p378. et MINSKY, Le préromantisme, op. cit., p239. [/ref] Révélatrices d’une crise profonde de l’anthropocentrisme qui fonde la vision du monde chrétien, ces influences trouvent leur concrétisation avec Joseph William Turner, qui porte à son sommet l'art anglais du paysage. La confrontation directe avec la nature est essentielle pour ce grand voyageur, qui parcourt l'Angleterre puis le continent dans une longue quête paysagère. La représentation de l'océan déchaîné lui inspire ainsi l'une de ses œuvres majeures, "Naufrage". Quelques années auparavant, il a découvert les Alpes, lors d’un voyage en Italie au cours duquel il met en scène les drames de la montagne dans des aquarelles vigoureuses, dont son chef d’œuvre d’inspiration antiquisante, "Hannibal franchissant les Alpes", figure une tempête en montagne.  Dès lors montagnes, grottes, cascades, glaciers et volcans ne cessent d’attirer l'attention des peintres professionnels et du peuple des voyageurs, à la recherche d'exotisme et de pittoresque.

La littérature pittoresque

  1. Le goût du pittoresque constitue l’apport majeur du tourisme à l’institutionnalisation des représentations du paysage. Comme l’indique son nom issu du vocable italien pittore, il s’agit au départ d’un terme de peinture, lequel va rapidement s'enrichir sous l’influence des voyageurs et des premiers touristes, de connotations révélant l’émergence d’une nouvelle sensibilité à l’esthétique paysagère. Le pittoresque concerne originellement un sujet digne d'être peint ou des techniques picturales aptes à produire une impression esthétique. Le concept s'élargit avec l’apparition, en Angleterre, des jardins paysagers qui accompagnent l’invention de la villégiature. Leur intronisation dans le registre du pittoresque s’inscrit pleinement dans le processus d’invention du paysage initié par les peintres sur les routes du tour. L’art du jardin paysager devient dès lors la principale institution du tourisme de stations. Le terme de pittoresque désigne, à partir de ce moment, un spectacle naturel "singulier et piquant". On commence ainsi à qualifier de pittoresques les récits de voyages, lorsqu’ils fournissent des indications utiles aux peintres [ref] MUNSTERS Will, La poétique du pittoresque en France de 1700 à 1830, Genève, Droz, 1991, pp36 et 71-73. [/ref]. Avec l’apparition d’une littérature spécifique, l’ensemble des éléments requis pour la naissance d’une culture paysagère sont à présent réunis.
  2. La peinture constitue la principale référence des premières descriptions littéraires du paysage qui voient le jour à cette époque. « Le poète et le peintre, rivaux et amis, empruntent aux mêmes sources, puisent dans la nature, tous deux suivant des règles analogues », écrit Gessner [ref] Gessner, Lettre sur le paysage, cité par CHARLIER, Le sentiment de la nature , op. cit., p186, qui donne l’exemple de  DUSAULX, Voyage à Barèges et dans les Hautes-Pyrénées en1788. Théorie des sensations et des sentimens que l'on éprouve sur les monts Pyrénées, Paris, 1796, comparant les Pyrénées à un tableau de Verne. [/ref] tandis que DIDEROT évoque dans des termes voisins les rapports du « pittoresque » et de la littérature : « On retrouve les poètes dans les peintres et les peintres dans les poètes. La vue des tableaux des grands maîtres est aussi utile à un auteur que la lecture des grands ouvrages à un artiste » [ref] Diderot, Pensées détachées, t.XII, p.75, et les commentaires de CHARLIER, Le sentiment de la nature , op. cit., pp90-92, 104-105 et 150-151. [/ref] A la suite de Voltaire, DIDEROT s’interroge toutefois sur la capacité de la langue française à décrire la nature. « Nous n’avons jamais été un peuple purement agricole; notre idiome usuel n’a point été champêtre. [Admettant l’existence d’un vocabulaire agricole technique, il estime cependant que] un poème où ces expressions rustiques seraient employées aurait souvent [à cause de sa nature dialectale] le défaut de manquer d’harmonie, d’élégance et de dignité. » [ref] CHARLIER, Ibidem. [/ref] Bernardin de Saint Pierre, qui marquera les romantiques tout autant que Rousseau, pense de même que « l’art de peindre la nature est si nouveau, que les termes n’en sont pas inventés. Essayez de faire la description d’une montagne de manière à la faire reconnaître […/…] vous ne trouvez que des périphrases. » [ref] Saint Pierre, Bernardin de, Voyage à l’île de France, lettre XXVIII, t.I, p217, et Etudes de la Nature, lettre X, tIII, p22, d’après CHARLIER, Ibidem. [/ref] Dans ses Etudes de la Nature, Bernardin de Saint Pierre fait cependant preuve d’imagination, en choisissant de faire appel aux parlers techniques, notamment au langage des marins, ou encore à l'association de termes courants.
  3. Afin de rendre compte de la diversité des couleurs, il invente ainsi un vocabulaire propre à décrire la gamme des jaunes, souffre, citron ou jaune d’œuf, celle des rouges, aurore, plein, carminé, pourpre ou encore les teintes cuivrées, fumée de pipe, rousses noires, livides ou gueule de four enflammé. Ses contemporains vont, dans la même veine, solliciter les métaux rares et les pierres précieuses, élaborant un lexique dont les nuances renvoient là encore à la palette du peintre. Indépendamment des difficultés et des réticences qu’il suscite, le goût du pittoresque s’affirme irrésistiblement dans la littérature de voyage. Si le terme de "voyage pittoresque" est limité originellement aux peintres se rendant en Italie pour étudier les maîtres célèbres, il désigne très rapidement l’ensemble des publications illustrées évoquant des beautés artistiques et naturelles. Les premiers ouvrages qui adoptent cette dénomination apparaissent vers la fin du XVIIIe siècle et se multiplient au siècle suivant. [ref] CAMBRY, Voyage pittoresque en Suisse et en Italie en 1788, Paris, Jansen, An IX, offre un bon exemple de ce type de littérature, qui renouvelait les destinations traditionnelles de la tradition aristocratique du tour. Le périple italien de CAMBRY le conduisit ainsi de Chamonix à Grindelwald, en passant par les lacs des Alpes, sur les traces de Voltaire à Ferney ou de Rousseau à Clarens. Dans son récit de voyage, les paysages naturels l'emportaient largement sur le goût des Antiquités et des œuvres de l'art italien. [/ref] Le très officiel Dictionnaire des Beaux-Arts atteste alors de leur institutionnalisation : "On doit entendre par cette expression tout voyage qu'un artiste entreprend […/…] pour y étudier la nature dans toutes ses productions, pour en recueillir les sites, les vues, les paysages les plus susceptibles de beaux effets et surtout pour y prendre connaissance des mœurs, des usages, des costumes et des monumens, tant anciens que modernes. » [ref] MILLIN, Dictionnaire des Beaux Arts, s.v. « voyage pittoresque », 1806, cité par WOLFZETTEL, Le discours du voyageur…, op. cit., p235. [/ref] On reconnaît sans peine, dans cette brève notice, la description des principales rubriques qui composent les guides touristiques de l’époque.

De la topographie à l'aquarelle

  1. C'est dans un genre pictural mineur, la topographie, que le voyage pittoresque puise l'une des sources essentielles de son inspiration. Destinée à jouer un rôle majeur dans la diffusion des représentations paysagères, la topographie connaît ses principaux développements au cours du XVIIe siècle, avec la multiplication des ouvrages cartographiques répondant à la dénomination de "théâtres". Il s'agit au départ d’œuvres savantes, émanant de commandes publiques et visant à justifier des qualités de l’administration d'un état. La beauté des paysages agraires est en effet, dans la tradition physiocratique et agronomique, la preuve par excellence d'un bon gouvernement. L’essor contemporain des cartographies panoramiques des limites de communes et des relevés de fortifications répond à des soucis voisins, consistant à fixer les frontières et permettre d'arbitrer dans les conflits les concernant. [ref] ASTENGO et alii, La scoperta della Riviera…, op. cit., avec en ce qui concerne la Riviera, le Theatrum Sabaudiae, du à ORTELIO Abramo en 1682, et les cartes de VINZONI Matteo, une commande de l'Etat Génois. Bien d'autres cartes de ce type ont existé à cette époque. [/ref] Ces ouvrages vont connaître un grand succès auprès des voyageurs, pour lesquels sont réalisées des éditions en petit format. Cet intérêt se renforce au siècle suivant avec l'apparition du goût "pittoresque". La littérature topographique a en effet rejoint dans le même temps les préoccupations de la peinture paysagère, grâce à sa contribution au perfectionnement des techniques de l'aquarelle.
  2. Réinventée avec le papier collé de WHATMAN et les couleurs solides de REEVES, l'aquarelle est tout d’abord employée à des fins scientifiques par les géographes et les naturalistes. [ref] AMIC et alii, Le pays de Nice…, op. cit.,  1999 p19. [/ref] Elle prend très rapidement une importance artistique réelle, grâce à ses qualités en matière de rendus des atmosphères. Un peintre de renom comme Turner commence ainsi à gagner sa vie dans la production topographique. Il n’abandonne jamais cette pratique, qui demeure sa principale source de revenus. Cette technique picturale va connaître une large diffusion auprès du public des touristes, sous l’influence simultanée de la mode romantique du voyage pédestre au contact direct de la nature et de la promotion de ses vertus médicales par la climatothérapie. RENOIR évoque à ce propos, non sans humour, les voyageuses écossaises qu’il fréquente lors de son séjour sur la Riviera : « Elles font deux cent cinquante années à elles quatre et voyagent à pied le long de la Côte. Elles viennent de Biarritz en direction de l’Italie et font tout le temps de petites aquarelles  […/…] Il n’y a pas une anglaise qui ne fasse des aquarelles. » [ref] ASTENGO et alii, La scoperta della Riviera…, op. cit.,  qui mentionne notamment TÖPFFER Rodolphe, Nouveaux voyages en zig-zag à la grande chartreuse, autour du Mont Blanc, dans les vallées d'Herens, de Zermatt au Grimsel, à Gènes et à la Corniche, Paris, Lecou, 1853, un Genevois qui parcourut les Alpes ainsi que la Côte d'Azur à pied avec les étudiants de son pensionnat. [/ref] L’un des promoteurs du tourisme thérapeutique rapporte quant à lui, dans un parallèle éloquent, que « le touriste et le malade, l’un et l’autre cherchent le soleil et la chaude nature. Ce qu’il faut à l’artiste et au malade, c’est le recueillement et le repos. » [ref] GIRARD et alii, Cannes et ses environs, op. cit., p3. [/ref]

Les canons du pittoresque

  1. En matière de peinture de paysage, les règles du goût classique préconisent de peindre la nature comme elle devrait être et non pas telle qu’elle est : « Se dégageant des vérités minutieuses [le peintre] grandit ces rochers, il porte la cime des montagnes dans les nues, et précipite son imagination dans les gouffres, il leur donne la profondeur de l’abîme. Ces chênes deviennent majestueux et forment la forêt des druides » écrit ainsi Valenciennes, dans un texte « à l’usage des artistes »: [ref] VALENCIENNES, Elémens de perspective pratique à l'usage des artistes, Paris, Desenne-Duprat, an VIII, pp384-385, d’après CHARLIER, Le sentiment de la nature…, op. cit., p188 et CHAMPIN, Album portatif de l'Italie destiné à l'étude du paysage d'après nature, Paris, chez l'auteur, s.d. (ca1850), qui décrivait ainsi les canons du "pittoresque" : des traits énergiques, bien marqués pour l'objet principal du dessin, plus cadencés pour le paysage, avec un détail en premier plan. Il donnait en exemple une cinquantaine de paysages italiens, dont cinq de la Riviera. [/ref] Le romantisme ne fait que développer ces préceptes, en mettant plus exclusivement l’accent sur les aspects susceptibles d’impressionner l’âme. On attribue généralement à Rousseau, qualifiant de romantique une sensation éveillant « dans l’âme émue des affections tendres et des idées mélancoliques », la naissance de cette nouvelle sensibilité. Elle conduit ses contemporains à un engouement sans précédent pour le spectacle de la nature. Les romantiques sont ainsi des peintres assidus, à la recherche permanente du motif pittoresque, une église en ruines, un vieux château, une gorge sauvage ou un torrent impétueux.  [ref] ADHEMAR J, La France romantique. Les lithographies de paysage au XIX° siècle, Paris, Somogy, 1997. [/ref] Ils sont aussi, en règle générale, des adeptes du tourisme. L’importance émotionnelle qu’ils accordent aux représentations du paysage, n’est pas sans entretenir d’étroits rapports avec les conceptions de l’influence du climat sur la santé que défendent à la même époque les promoteurs de la villégiature. L’essor de la littérature pittoresque connaît ainsi ses premiers succès avec la parution des Tableaux de la Suisse, en 1777, à l’époque où les touristes investissent les Alpes. [ref] L’essor contemporain de l’alpinisme n’était pas étranger à cet engouement, avec notamment quelques années plus tôt BORDIER LC, Voyage pittoresque aux glacières de Savoie, 1773. [/ref] Ils sont suivis, avec la réhabilitation des vertus des climats chauds, des représentations de la Sicile par MONEL, de l'Istrie, de la Dalmatie et de la Syrie par CASSAS, et surtout de la grande description de l'Egypte issue de la campagne de Bonaparte. C’est dans les premières décennies du XIXe siècle, que la littérature illustrée s’impose véritablement.
  2. Les publications illustrées se multiplient dès lors. Elles s’étendent à la France, avec les descriptions des Pyrénées par MELLING, la très documentée France pittoresque d’Abel HUGO, le frère de Victor, en 1836, ou encore la série de périodiques intitulées Suites, exemplairement illustrée par les Voyages Pittoresques et Romantiques dans l'Ancienne France.  [ref] Nodier C, Voyages Pittoresques et Romantiques dans l'Ancienne France, 1820-1870, 21 volumes, 3000 planches et illustrations de Taylor et Caillaux et BERALDI, Le Passé du Pyrénéisme Notices d'un bibliophile. Le sentiment de la montagne en 1780, Paris, Lahure, 1917, p7. Publiés de 1820 à 1878, ils réunissent quelques 21 volumes et près de 3000 planches et illustrations. [/ref] Vers 1870, les techniques de la lithographie cèdent la place à l'illustration moderne, avec les affiches publicitaires, les photographies et les cartes postales. Ce ne sont plus désormais la peinture et la littérature qui vont fixer et faire évoluer les paysages. Elles laissent cependant à leurs successeurs le riche héritage des représentations qu’elles ont élaborées. La Côte d’Azur saura largement profiter de cet engouement. Avec Nice et Savoie, elle offre l'une des dernières productions ambitieuses de la littérature pittoresque. Dédié à Napoléon III, cet ouvrage se propose « de glorifier l'annexion [de Nice à la France]. Votre glorieuse campagne d’Italie ayant doté notre pays de trois nouveaux départements, j’ai voulu [décrire] les aspects si pittoresques de ces magnifiques provinces [précise l’auteur ajoutant, tourisme oblige, que l’ouvrage est aussi destiné] aux regards émerveillés des voyageurs »  [ref] Du à Félix BENOIST et au directeur éditorial des Voyages Pittoresques, CHAPUY, un artiste à la mode, ex-architecte, qui s’était rendu en Italie en 1838. Voir à ce propos CHAPUY Nicolas, CUVILLIER Armand, Promenade de Nice à Gènes …, Paris, Bulla, 1838. [/ref]. Les stéréotypes paysagers sont à présent bien établis. « En Savoie, les magnificences de la Nature, ses spectacles les plus grandioses, ses plus sublimes horreurs  […/…] A Nice, son beau ciel, ses orangers, ses oliviers, ses figuiers, ses palmiers. » [ref] BENOIST F, DESSAIX Xavier Eyma Joseph, Nice et Savoie: Sites pittoresques, monuments, description et histoire des départements de la Savoie, de la Haute-Savoie et des Alpes-Maritimes (ancienne province de Nice) réunis à la France en 1860, Paris, Charpentier, 1864, introduction. [/ref] Leur nature identitaire, ici clairement revendiquée, va jouer un rôle important dans l’histoire de ces régions. Elle révèle par là même l’une des dimensions majeures du tourisme contemporain.

 

3. MONTAGNE

Fascination et réenchantement

  1. La conquête de la montagne a fait l’objet d’un grand nombre d’ouvrages fort documentés. Suite aux difficultés inhérentes à ce milieu hostile, la saga héroïque de l’alpinisme a toutefois quelque peu occulté l’importance du rôle joué par les voyageurs sur l’histoire des représentations de ses paysages. L’alpinisme sont ainsi à l’origine d’une véritable entreprise de colonisation intérieure, comme le balnéarisme. Tous deux concernent les anciennes frontières inquiétantes de la géographie mythique médiévale, la mer et la montagne. Ce vaste mouvement de « désenchantement du monde » va accompagner, avec une grande efficacité, l’essor des sciences et des techniques, et notamment l'homogénéisation de l'espace consécutif au développement des transports. Le tourisme occupe par là même une place originale, généralement méconnue, dans l’élaboration des catégories qui nous permettent aujourd’hui encore de penser l’expansion de la civilisation industrielle. Son apport est cependant marqué d'une grande ambivalence. Tout en participant de manière déterminante à l’émergence de la modernité, le tourisme a en effet contribué dans le même temps à un désir collectif de retour vers une nature idyllique. Les préoccupations fondatrices du mouvement romantique ont été particulièrement marquées, de ce point de vue, par les conceptions hygiénistes de la "climatothérapie". L’étude du rôle joué par les voyageurs dans l’évolution des représentations de la montagne en offre une illustration exemplaire.

La montagne maudite

  1. L’intégration de la montagne à notre espace quotidien s’est accompagnée d’une profonde métamorphose de ses représentations. Depuis le moyen-âge, les montagnes sont en effet ignorées ou seulement perçues comme un objet d'épouvante et d'effroi, voire encore mises à distance en tant qu’imagerie exotique. La profonde répulsion qu’inspirent leurs paysages déshumanisés est entachée d'une grande ambiguïté, issue de la position médiatrice que leur confère la cosmologie chrétienne. Située au contact de la terre et des espaces célestes, la montagne passe en effet pour une frontière avec le monde de l'au-delà. Le monde chrétien ne fait que reprendre en cela les catégories de la tradition antique, qui dépeint la montagne à la fois comme le séjour des Dieux ou la porte des Enfers. C’est ainsi que Dante, s’appuyant sur l’autorité des textes bibliques, évoque l’image de la montagne en tant que porte du monde infernal, tandis que la littérature des Mirabilia place l'Eden au sommet de la plus haute montagne de la terre. Sous ces influences, les chroniqueurs médiévaux vont mentionner de manière systématique les montagnes lointaines, tout en faisant preuve d’une ignorance délibérée envers celles de l’Europe, sauf lorsqu’il s’agit de lieux de pèlerinage. Pétrarque est l’un des rares auteurs qui se soit attaché à décrire la montagne des Alpes. S’étant rendu au sommet du Mont Ventoux, qui domine de ses 2000 mètres les Préalpes provençales, il reste toutefois prisonnier de cette même inspiration, empreinte de religiosité, comme le montre son évocation de l'extase quasi mystique provoquée par son ascension. Même si les Romantiques font de cet épisode une préfiguration du « sentiment de la montagne » et l'objet de l'un de leurs pèlerinages touristiques favoris, [ref] On se reportera à ce propos à l’ATLAS BELFRAM, op. cit., p.84 et à l’importance du souvenir de Laure et Pétrarque chez les voyageurs romantiques. [/ref] la géographie mythique du monde chrétien continue de dominer les représentations des paysages alpins jusqu’à l’époque moderne. Les descriptions paradisiaques qui accompagnent la découverte des vallées reculées des Alpes par les premiers touristes attestent de cette permanence. [ref] Voir les récits rapportés par BOZONNET Jean Paul, Des monts et des mythes. L'imaginaire social de la montagne, Grenoble, Presses Universitaires, 1992, pp30-34, qui évoque aussi l"humanisation" des paysages de la montagne au travers des légendes de pétrifications et de leur l’ambivalence. [/ref] La littérature du voyage prépare cependant, dans le même temps, une évolution radicale des mentalités.

L’âge de la fascination

  1. Adepte avant l’heure du tourisme thérapeutique, MONTAIGNE est aussi un précurseur de la revalorisation esthétique de la montagne. A l’occasion de son passage dans les Alpes, son secrétaire rapporte ainsi que : « ce vallon sambloit à M. de Montaigne représenter le plus agréable païsage qu'il eust jamais veu ; tantôt se resserrant, les montagnes venant à se presser et puis s'élargissant […/…] et tout cela enfermé et emmuré de tous costés de mons d’une hauteur infinie. » [ref] MONTAIGNE, Journal d'un voyage en Italie, op. cit., p52. [/ref] Il faut toutefois attendre la fin du XVIIIe siècle et les premiers touristes, pour que la montagne commence à susciter un réel intérêt. Le sentiment religieux continue cependant à dominer les premiers amateurs des sommets, comme l’atteste le registre ambivalent de la fascination dans lequel s’expriment leurs descriptions. « Disparaissez, objets affreux, Rochers qui montez jusqu’aux cieux […/…] De vos cascades effrayantes, Ne fatiguez plus mes regards » écrit ainsi un voyageur, [ref] Le Franc de Pompignan, En revenant de Barèges, 1745, Ode V. [/ref] à l’époque où les premiers tourists se rendent à Chamonix pour visiter "la mer de glace" et les "glacières" des Alpes, « ces monts tout de glace et sans doute inhabitables, [qui] n’ont point dégelé depuis la création [où] les curieux osent cependant faire de petits voyages ». [ref] Boccage, Lettres de Mme du, contenant ses voyages en France, en Angleterre, en Hollande et en Italie, écrites pendant les années 1756, 1757 et 1758, Dresde, 177, p.349. [/ref] Ces voyageurs restent dans leur grande majorité insensibles aux beautés du paysage montagnard. « Ce pays-ci ressemble à l’enfer comme si l’on y était, excepté pourtant qu’on y meurt de froid; mais c’est une horreur à la glace » rapportent-ils ainsi dans leurs récits [ref] Voisenon, Cauterets, 1761. [/ref].
  2. Les représentations commencent malgré tout à évoluer sous l’influence des voyageurs, la montagne devenant le lieu privilégié d'une rencontre esthétique avec la nature. Dans sa Théorie des sensations et des sentimens que l'on éprouve sur les monts Pyrénées, Dusaulx affirme à ce propos avoir « voulu peindre les sensations et les sentiments, que tout homme instruit, sensible et suffisamment organisé doit éprouver sur des monts de premier ordre. » Son discours est effectivement novateur. Une curiste rencontrée aux bains de Barèges, lui demandant au sujet des sommets qui entourent la station, « Que pensez-vous de ces horreurs ? [il réplique avec indignation] Des horreurs ! Quand il s’agit de l’un des sanctuaires des plus vénérables de la nature ! ». [ref] Dusaulx, Voyage à Barèges et dans les Hautes-Pyrénées en 1788. Théorie des sensations et des sentimens que l'on éprouve sur les monts Pyrénées, Paris, 1796, d’après BABEAU, Les voyageurs en France, op. cit. [/ref]

Les premières représentations

  1. La littérature touristique est l’une des principales sources de l’évolution des représentations de la montagne, avec l’essor du voyage pittoresque. Elle va s’assurer pour cela du concours de la cartographie, impulsée par les militaires et les topographes, ainsi que de celui de la peinture paysagère élaborée dans l’Italie du tour. Les premières représentations touristiques de la montagne apparaissent au cours du XVIII° siècle, avec en 1741 les Lettres de WINDHAM, un voyageur britannique, dépeignant pour la première fois Chamonix et la Mer de Glace, suivies entre 1777 et 1784 des Tableaux de la Suisse et de l'Italie. Elles vont connaître une grande diffusion. Dans le même temps, les éditeurs mettent au point les techniques de l'estampe en couleurs, avec les Vues remarquables des Montagnes de la Suisse. [ref] On s’est reporté ici aux commentaires de BERALDI, Le Passé du Pyrénéisme.., op. cit., pp6 et 286, et à RABUT Elisabeth, « L’évolution du regard sur la haute montagne au tournant du XVIII° siècle : l’exemple de la gravure », La haute montagne, visions et représentations, Revue Régionale d’Ethnologie, n°1-2, Grenoble, Centre Alpin et Rhodanien d’ethnologie, 1988, 258p., pp133-141. [/ref] Publiées au rythme de plusieurs fascicules mensuels, elles rassemblent quelques centaines de planches, accompagnées entre autres des dessins de LEBARBIER, PERIGON ou FRAGONARD. Il s’agit d’un véritable manifeste de la peinture de montagne, où l’on remarque notamment les paysages fantastiques et tourmentés de Claude Louis CHATELET. Agrémentés de nombreuses descriptions du climat, de la faune, de la population, de l’économie, des langues et des cultes, ces ouvrages sont présentés comme la « description la plus exacte, soit des merveilles de la nature […/…] soit des chefs d’œuvre  de l’art. » Ce souci érudit atteste de l’intérêt que les voyageurs savants et les touristes éclairés portent alors à l’étude de la nature. L’une des premières publications à s’attacher à une description détaillée des Alpes est ainsi l’œuvre d’un ingénieur-cartographe, ALBANIS DE BEAUMONT, qui travaille pour le compte du roi de Piémont Sardaigne mais aussi comme précepteur des enfants d’un illustre touriste azuréen, le Duc de Gloucester. Dans un souci proche du « tourisme éclairé » des Lumières, ses travaux associent la géologie, la flore, les cultures, les coutumes et l’archéologie. [ref] Installé à Londres et naturalisé anglais, Beaumont était en fait originaire de Chambéry, ce qui le rendit probablement plus réceptif au spectacle de la montagne. Lui même fils de peintre, Il s’était assuré des services d'un illustrateur de talent, le hollandais Cornelius APOSTOOL, auteur de la majorité des aquarelles ornant ses ouvrages. On se reportera à ce propos à ASTENGO et alii, La scoperta della Riviera…, op. cit. ALBANIS DE BEAUMONT s’attacha aussi à la description des Alpes Maritimes avec Voyage historique et pittoresque du Comté de Nice…, en 1787, Selected views in the south of France…, op. cit., en 1794 et en 1795, Travels through the Maritime Alps. [/ref] Autre pionnier de la littérature pittoresque, le baron BACLER D’ALBE est quand à lui le directeur du bureau topographique de Bonaparte, où il occupe le poste d’ingénieur géographe en chef. Il peint ainsi la campagne d’Italie et développe en cette occasion la technique de la lithographie, qui va jouer un grand rôle dans la diffusion des représentations paysagères. [ref] ASTENGO, ibidem. On doit aussi à BACLER D’ALBE une vingtaine de vues des Alpes Maritimes, publiées dans ses Souvenirs pittoresques en 1819. [/ref] La contribution de ces voyageurs savants au "désenchantement" de contrées encore redoutées de leurs contemporains, conduit rapidement à une rupture affirmée avec l'ancienne cosmographie héritée du moyen-âge chrétien. Elle s’inscrit en fait dans une longue tradition naturaliste, remontant à la Renaissance italienne et aux premiers développements du tour.

La montagne savante

  1. Le renouveau des représentations de la montagne impulsé par les voyageurs du XVIIIe siècle, trouve une part importante de ses sources dans l’essor que connaissent les sciences de la nature à l’époque du tour. L’un des principaux maîtres à penser de la Renaissance italienne, Léonard de Vinci, s’est ainsi rendu au Mont-Bô (le Monboso), un sommet atteignant les 3000 mètres d'altitude, pour des observations savantes : « J'affirme que l'azur que nous voyons dans l'atmosphère n'est pas sa couleur propre, mais est causé par une humidité chaude qui s'évapore [rapporte-t-il à propos de son excursion] Cela pourrait être vu, comme je l’ai vu moi-même, par quiconque montera sur le Monboso  […/…] qui sépare la France de l’Italie. » [ref] Cité par CHAMSON Max, Les grandes heures des Alpes, op cit, p98. [/ref] Pour bien comprendre le caractère novateur de ces préoccupations, il faut les replacer dans leur contexte. L’exemple de Jean BURIDAN en offre une illustration emblématique. Ce contemporain de PETRARQUE a lui aussi gravi le sommet du Mont Ventoux, afin d’en mesurer l’altitude qu’il estime proche des 18 000 mètres ! Il s’agit en fait, pour la science de l’époque, de savoir si la montagne est ou non plus haute que la mer. Une telle interrogation n’est pas seulement due à l’effet d’optique qui résulte de la rencontre de l’horizon marin et du ciel, mais aussi à l’autorité des textes bibliques relatifs au déluge. [ref] JOUTY S, « Connaissance et symbolique de la montagne chez les érudits médiévaux», in HOMO TURISTICUS, op. cit., pp21-34. [/ref] C'est tout naturellement en Suisse, où la montagne est une réalité quotidienne, que va se développer une véritable approche scientifique du milieu montagnard. La Suisse est aussi, à la même époque, le point de passage obligé des tourists de plus en plus nombreux à se rendre en Italie. L'Université de Bâle a ainsi inscrit, dès le XVIe siècle, l'étude de la montagne dans ses enseignements, tandis que Josias Simler, de l'Université de Zürich, publie (en latin) le premier ouvrage consacré aux Alpes et à leur description. Il ne s'agit certes que d'un travail d'érudition, se contentant de collationner tous les documents relatifs à la montagne depuis l'Antiquité, mais c’est pour l'époque une réelle nouveauté. Au siècle suivant, Jean Jacques SCHEUCHZER, lui aussi professeur à l'Université de Zürich, produit un premier inventaire véritablement scientifique et systématique des chaînes, sommets, cols et glaciers des Alpes, tandis qu’Albrecht VON HALLER, un autre "physiologiste" suisse, s’attache pour la première fois à un éloge littéraire des charmes de la montagne. [ref] Simler Josias, De Alpibus commentarus., Zurich, 1574; SCHEUCHZER Jean, 1700; VON HALLER Jacques Albrecht, Les Alpes, 1732, cités par WACKERMANN Gabriel, Le tourisme international, op. cit., pp24 et 31. [/ref]
  2. Ces premières études savantes de la montagne ne sortent toutefois guère de la description des grands itinéraires alpins traditionnels, c’est à dire des principaux cols des Alpes. Il faut en fait attendre le XVIIIe siècle, avec un autre érudit helvétique, Horace Benedict de Saussure, pour trouver une véritable description scientifique d'envergure de la géologie alpine, incluant celle de ses sommets. [ref] BROC Numa, Les montagnes au siècle des Lumières, Paris, CTHS, 1991. [/ref] Fils d’un agronome réputé, titulaire de la Chaire de Philosophie expérimentale de l’Université de Genève, Saussure est l’auteur de travaux qui vont former la base de cette science, portant à la fois sur la minéralogie, la physique, la chimie, la botanique, la zoologie et la météorologie de la montagne, dans l’esprit des ouvrages climatériques contemporains. Il fait aussi preuve d’une réelle sensibilité pour l’esthétique des paysages de la montagne. Lors de son passage sur la Côte d’Azur, il relate ainsi l’émotion forte que lui procure la vue des Alpes Maritimes : « On y jouit d’une vue extrêmement étendue, mais celle du côté de la mer est la seule qui puisse plaire  […/…] de la plus grande beauté  […/…] un spectacle infiniment varié [rapportait-il en précisant que] malgré ma prévention pour nos montagnes, je trouvais cette situation plus belle que tout ce que j’avais vu jusque alors. » [ref] SAUSSURE Horace Benedict De, Voyage dans les Alpes précédés d'un essai sur l'histoire naturelle des environs de Genève, Neuchatel, Faucle-Borel, 1796, d’après ASTENGO et alii, La scoperta della Riviera…, op. cit. SAUSSURE parcourut la Riviera d'Alassio à Nice à dos de mulet. [/ref] Si l'investissement de la montagne par les scientifiques occupe une place déterminante dans l’évolution de ses représentations, il n’aurait cependant pu voir le jour sans le tourisme. Comme pour le balnéarisme, l’invention de la montagne passe par la médiation de la villégiature, avec les développements de l'alpinisme dont les touristes sont à la fois les pionniers et les principaux acteurs. Leurs pratiques vont grandement contribuer à donner au tourisme sa physionomie moderne. Sous ces influences conjuguées, le "désenchantement" de la montagne est en marche. Il s’accompagne paradoxalement d'une réhabilitation de ses qualités esthétiques.

 

4. ALPINISME

La montagne colonisée

  1. L'exploration touristico-scientifique de la montagne ne voit vraiment le jour qu’à la fin du XVIIIe siècle, avec "l’invention" de l'alpinisme. Ses pionniers rassemblent un étonnant mélange de savants, d’ecclésiastiques, de simples curieux, de sportifs ou encore d’excentriques, sans oublier les adeptes du romantisme naissant. Il s’agit là d’une véritable innovation. Les relations d'ascensions sont en effet quasiment inexistantes jusqu'au XVIIe siècle, où elles demeurent encore une rare curiosité. Le développement que connaissent les communications transalpines à partir de la fin du XVIIe siècle, joue assurément un rôle majeur dans le goût naissant pour la montagne, ainsi que dans l'essor contemporain du Voyage à l'Italie. Les itinéraires alpins sont en effet considérablement aménagés à cette époque. [ref] Voir à ce propos Arnod P.A, Relation des passages de tout le circuit du Duché d'Aoste, venant des provinces circonvoisines, 1691-1694. [/ref] Le tourisme n’est pas étranger à ces travaux. Il va d’ailleurs accompagner, jusqu’à nos jours, la révolution des transports et celle des perceptions du monde qu’elle allait entraîner.

Les précurseurs

  1. Le premier historien de la montagne, Josias Simler, ne relève que quelques rares mentions antiques très évasives, comme l'ascension du sommet du mont Hermas par Philippe de Macédoine ou encore celle de l'Etna par Hadrien. Le premier témoignage relatif à l’ascension d’une montagne, la Rochemelon (Roccia Melone), située au voisinage de Suse à quelques 3538 mètres d'altitude, ne remonterait selon lui qu’au XIe siècle. Il faut attendre le XIIIe siècle, avec Pierre III d'Aragon, pour qu'une nouvelle tentative soit rapportée, avec l’ascension du Mont Canigou dans les Pyrénées. [ref] COOLIDGE WAB, Josias Simler et les origines de l'alpinisme jusqu'en 1600, Grenoble, Glenst, 1989. [/ref] Le XIVe siècle n’est guère plus attiré par l’aventure alpestre que ses prédécesseurs. Le seul exemple apparemment connu est celui de Bonifacio Rotaro [ref] CHAMSON, Les grandes heures des Alpes, op. cit., p88. [/ref], un moine italien qui se rend à nouveau au sommet de la Rochemelon. Le but de son ascension est purement religieux. Il souhaite déposer sur son sommet une icône en ex-voto. Le roi Charles VIII est, au siècle suivant, le précurseur des expéditions quasi militaires qui marqueront durablement l'histoire de l'alpinisme moderne. Il ordonne ainsi l'ascension d'une montagne à la dénomination éloquente, le Mons Inascensibilis (le Mont-Aiguille); qui domine la région d'Embrun dans les Alpes françaises. Menés par un spécialiste dans l'art des sièges (!), les préparatifs de cette ascension durent quelque deux ans. Il paraît que Rabelais évoque allusivement l'épisode dans le Quart Livre. Quand au vainqueur du Mont-Aiguille, il affirme significativement que « s'cet le plus orrible et expouvantable paysage que je viz james, ne homme de la compaignie. » [ref] CHAMSON, ibidem, p94. [/ref]
  2. Ce n’est qu’au XVIe siècle, qu’un réel intérêt pour la montagne commence timidement à se manifester, sous l’influence des préoccupations savantes de la Renaissance et de celles plutôt religieuses des pèlerins. Après l’excursion de Léonard de Vinci sur le Mont-Bô, en 1511, Vladianus se rend ainsi au sommet du Pilate en 1518, suivi par Jean Rhelicanus sur le Stockhorn en 1536, tandis que Candale laisse, en 1555, le récit de son ascension du Pic du Midi, dans les Pyrénées. Les témoignages d’ascensions se multiplient dès lors, avec Conrad Gesner, Benoit Marti, Jean Fabricius et Thomas Schöpf, lequel décrit en 1577 les montagnes de l'Oberland bernois. [ref] COOLIDGE, Josias Simler…, op. cit., p28. [/ref] En 1588, un pèlerin breton qui traverse les Alpes en direction de la Terre Sainte, relate son ascension de la Roccia Melone. Il use déjà de crampons et décrit les précipices et les abîmes "profonds et effroyables" rencontrés dans son aventure. Une chapelle abritant l’icône déposée par Bonifacio ROTARIO est toutefois édifiée, comme il nous l'apprend lui-même, sur le sommet de la montagne, ce qui relativise la portée de l’expédition. [ref] Villemont Jacques de, cité par CHAMSON, Les grandes heures des Alpes, op. cit., p90. [/ref] Ces premiers précurseurs de l’alpinisme ne feront guère d’émules. La haute montagne va en fait demeurer une terra incognita jusqu’à l’entrée en scène, au XVIIIe siècle, des voyageurs de plus en plus nombreux à traverser les Alpes sur les chemins du tour. C'est toutefois un religieux, un moine d'Engelberg, qui laisse en 1739 la première relation connue de l'ascension d'un sommet couvert de neiges éternelles, le Titlis. [ref] WACKERMANN, Le tourisme international, op. cit. p31. [/ref] Au même moment, les touristes partent à la conquête des Alpes.

Les alpinistes

  1. En 1741, deux voyageurs britanniques, William Windham et Richard Pococke, se rendent, en compagnie de cinq autres tourists et de leurs domestiques, à Chamonix, dont ils veulent explorer les "glacières". Ils ont pris pour guides des autochtones qui les conduisent à la "mer de Glace". Le récit illustré de cette expédition amène rapidement leurs compatriotes à investir ce petit village de montagnards, où voient le jour premières formes de la villégiature alpestre. [ref] WINDHAM William, Voyage aux glacières de Savoie, Journal Helvétique, 1743, mentionné par CHAMSON, Les grandes heures des Alpes, op. cit., p123. [/ref] Le titulaire de la Chaire de Philosophie expérimentale de l'Université de Genève, Horace Benedict de Saussure, se rend à son tour à Chamonix dès 1760, à la suite des descriptions qu'en ont faites les voyageurs britanniques. A cette occasion, il propose un soutien financier conséquent pour organiser l'exploration du massif du Mont-Blanc, que l'on nomme alors le "Mont-Maudit".
  2. Le savant helvétique devra patienter près de vingt ans avant que l'ascension du point culminant des Alpes n'aboutisse, après une dizaine de tentatives infructueuses. Dans le même temps, plusieurs de ses compatriotes et amis, eux aussi férus d'histoire naturelle, se sont cependant lancés avec plus de succès dans l'exploration des sommets de la région. [ref] Les frères DELUC s'engagèrent ainsi à plusieurs reprises, dès 1765, dans l'ascension du Buet, une excursion facile mais qui leur demanda trois tentatives avant d'aboutir. L'abbé MURITH atteignit en 1779 le sommet du Vélan, culminant à plus de 4000 mètres, une excursion déjà plus technique. Cf. ENGEL, Histoire de l'alpinisme…, op. cit., pp26-28. [/ref] C’est en 1786 qu’a lieu la première ascension du sommet du Mont-Blanc. Elle est due à la collaboration d’un amateur local de cristaux, Jacques Balmat, et du médecin de Chamonix, Michel-Gabriel Paccard, lui aussi passionné de minéralogie ainsi que de botanique et d’astronomie. Paccard emporte avec lui un baromètre, un thermomètre et une boussole. L’année suivante, Balmat accompagne Saussure avec une caravane plus consistante, composée de dix-huit porteurs chargés de nombreux instruments de mesure, qui permettent entre autres de relever la température de l’ébullition de l’eau, à 85°, la densité de l’air et l’altitude exacte du point culminant des Alpes. [ref] ENGEL, ibidem., pp38sq, qui relève avec humour l'une des constantes de la préhistoire de l'alpinisme, celle de la perte ou de la destruction des instruments scientifiques emportés par les touristes savants, thermomètre ou baromètre. [/ref] Ces préoccupations scientifiques rejoignent fort significativement celles des promoteurs de la climatothérapie dont on vient de décrire les théories et les pratiques.
  3. L’ascension du Mont-Blanc aura un retentissement considérable dans l’Europe des Lumières. Elle est l’objet de nombreux récits et illustrations qui vont grandement contribuer au développement de la littérature de voyage. Une soixantaine de relations de voyages en Suisse voient ainsi le jour entre les seules années 1750 et 1795 !  [ref] Ebel, Manuel du voyageur en Italie, 1810, tI. [/ref] Outre les écrits de SAUSSURE, et les développements déjà évoqués de la littérature pittoresque, cette riche production est marquée par les ouvrages de BOURRIT [ref] BOURRIT MT, Description des glaciers de la Savoie, 1773. [/ref], un érudit excentrique qui est l'un des principaux protagonistes et propagandistes de la saga alpine, ainsi que par les Lettres de Coxe sur les Alpes. [ref] SAUSSURE Horace Benedict De, Journal d’un voyage à Chamouni et à la cime du Mont Blanc en juillet et aoust 1787 et BOURRIT M T, Lettres sur le premier voyage au sommet du Mont Blanc, Genève, 1786. [/ref] Il faut aussi citer leur traducteur, Ramond de CARBONNIERES, qui est à la fois « philosophe » et « physicien », et qui a fait auparavant l’ascension des principaux sommets pyrénéens. Il a décrit à cette occasion la chaîne dans son ensemble. Le lyrisme de ses commentaires et de ses descriptions annonce par bien des aspects la sensibilité romantico-climatique : « Je sentois ce charme que j’ai tant connu, tant goûté sur les montagnes, ce contentement vague, cette légèreté du corps, cette agilité des membres, cette sérénité de la pensée, si doux à éprouver, si difficile à peindre. » [ref] CARBONNIERES Ramond, Observations faites dans les Pyrénées pour servir de suite à des observations sur les Alpes, Paris, Belin, 1789, cité par CHARLIER, Le sentiment de la nature chez les Romantiques français, op. cit. [/ref]

Les tourists

  1. Après une interruption due à la Révolution, la conquête et l’étude des Alpes connaissent un essor prodigieux, qui coïncide avec celui du tourisme thérapeutique. Les points culminants des Alpes autrichiennes sont ainsi atteints en 1800 pour le Grossclockner et en 1804 pour l'Ortler, par des expéditions scientifiques qui associent des ecclésiastiques et des savants, des botanistes et des géologues, ainsi qu’un médecin, le docteur Gebhart, missionné par l'Archiduc. En 1819, le Mont-Rose, 4638 mètres, est à son tour "vaincu" dans des conditions analogues. [ref] CHAMSON, Les grandes heures des Alpes, op. cit,. p185. [/ref] La Compagnie des Guides de Chamonix est fondée vers la même époque, en 1821, alors qu'une quinzaine de caravanes atteignent à leur tour le sommet des Alpes. Les alpinistes cèdent à présent la place à la foule des touristes, lesquels découvrent Zermatt, Grindelwald, Lauterbrunnen, les montagnes du Tyrol et inaugurent leurs stations. Lorenzo PARETTO offre une bonne illustration de la physionomie des dilettante érudits et des voyageurs « éclairés » qui composent le bataillon des nouveaux adeptes de la montagne. Cet homme politique italien, promoteur actif de l'alpinisme qui parcourt les Alpes à dos de mulet est ainsi en relation étroite avec des géologues français. [ref] Vers 1820 selon ASTENGO et alii, La scoperta della Riviera…, op. cit. [/ref] Il en va de même de William BROCKEDON, qui s’attache au cours de ses voyages dans les Alpes italiennes, à établir une description précise des cols alpins nouvellement aménagés sous l’Empire, rédigeant à ce propos un guide comportant des cartes des routes et sentiers, piétons et muletiers. [ref] BROCKEDON William, Illustrations of the passes of the Alps, London, 1826. Fils d'un horloger, BROCKEDON avait fait ses études à la Royal Academy Schools et se consacra à la peinture. Il devint plus tard l'ami de l'un des hommes politiques italiens les plus éminents, CAVOUR. Pour son enquête, accompagnée des illustrations de William et Edward FINDEN, il traversa une cinquantaine de vallées alpines, évoquant végétation, paysages, et histoire. Il décrivit notamment la route de Nice à Gènes et celle de Tende en été. [/ref] On pourrait encore citer Louis Agassiz, un naturaliste suisse de Neufchatel, lequel séjourne pendant une vingtaine d’années à Chamonix, pour étudier la marche des glaciers. [ref] CHAMSON, Les grandes heures des Alpes, op. cit., p190. [/ref] ou encore James D. Forbes, un géologue anglais, qui explore les Alpes à la même époque, et qui publie, avec Albert Richard SmitH, le premier ouvrage anglais de géologie alpine. [ref] Forbes James D., Peaks, Parses and Glaciers, London, Alpine Club 1859-1862. [/ref]
  2. Les Alpes sont à présent "lancées", débordant du seul registre de la montagne savante avec l’irruption des préoccupations plus romantiques de l'aventure moderne, incarnées par la conquête de leurs "sanctuaires". La civilisation des loisirs est en marche, avec des personnalités pittoresques, dont le médecin et journaliste anglais Albert Richard Smith offre une illustration haute en couleurs. Ce touriste excentrique se rend ainsi au sommet du Mont-Blanc avec une caravane composée de dix-huit porteurs, acheminant quelques cent six bouteilles de vins, cognac et champagne (!), et une impressionnante provision de victuailles. Toute la nuit, la caravane installa son "bivouac" au pied du sommet, autour des foyers où cuisent les provisions de viande, avant d'attaquer l'ascension au petit matin pour un nouveau banquet pantagruélique sur le toit de l'Europe. [ref] ENGEL, Histoire de l'alpinisme, op. cit., pp90-91 et JOUTARD Philippe, L'invention du Mont Blanc, Paris, Gallimard, 1986. [/ref] Par ses excentricités, Smith restera un personnage très populaire à Chamonix, et plus encore en Angleterre. De retour à Londres, il crée en effet le Mount Blanc Smith's Show, une histoire du Mont-Blanc préfigurant nos modernes "son et lumière", avec marionnettes et lanternes magiques. Il inaugure en cela les stratégies promotionnelles et ostentatoires du tourisme contemporain. La Reine Victoria en personne assiste par deux fois à ce spectacle, qui reste huit ans à l'affiche. Le Genevois Léonard GAUDIN l'a en fait précédé dans ce domaine, avec une maquette des montagnes suisses exposée à Londres vingt ans plus tôt. Alexandre DUMAS décrit lui aussi, dans ses Impressions de voyage, un « diorama » de la vallée de Chamonix, peut être celui de BAKER, présenté à Londres à la même époque, tandis que le massif du Faulhorn est à son tour mis en scène dans les années suivantes. [ref] ENGEL, Ibidem, p89. [/ref]
  3. Chamonix devient dès lors l'étape obligée de tout voyage alpestre et surtout la capitale de la villégiature britannique, dont elle reçoit pour la seule année 1862 quelques 4000 ressortissants ! 250 alpinistes ont alors réédité l'ascension du toit de l’Europe, parmi lesquels on dénombre 185 Anglais. [ref] GERBOT, Voyage au pays des mangeurs de grenouilles…, op. cit., p119. [/ref] L’Alpine Club, qui voit le jour en 1857, contribue grandement à ce succès qui donnera par la suite naissance à un tourisme de montagne véritablement spécifique, avec l’invention des sports d’hiver. De par leurs connotations hygiéniques, ces innovations préfigurent par bien des aspects les pratiques du loisir qui dominent la physionomie actuelle de l’institution. On trouve un précieux témoignage de cette transition dans la chronique de la prestigieuse station climatique de Davos, due au romancier Thomas MANN, lequel avait déjà dépeint la station climatique de Venise. [ref] MANN Thomas, La montagne magique, trad; française, Paris, Fayard, 1931, et auparavant, Mort à Venise. [/ref] L’auteur de la fascinante Montagne magique, une œuvre aux dimensions identitaires affirmées, séjourne à Davos au début du XXe siècle en compagnie de sa femme, atteinte de la tuberculose. L’évocation de l’irruption des sports d'hiver dont il se fait l’écho, rend notamment compte de l’introduction de la pratique norvégienne du ski à Davos par un tourist britannique, Sir Arnold Lunn. Après le succès du British Ski Club of Davos, le ski alpin se propage dès lors dans l'ensemble des stations "climatériques" des Alpes et des Pyrénées. [ref] BOYER, Le caractère saisonnier du tourisme entre tradition et modernité…, op. cit, p232. [/ref] Il demeure de nos jours l’une des principales destinations du tourisme moderne.

 

5. ROMANTISME

La montagne revisitée

  1. C’est au travers de la place occupée par la montagne dans la littérature romantique que se révèle plus particulièrement l’influence du tourisme climatique sur le renouveau de nos perceptions du territoire et de l’espace vécu : « Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrens, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur », écrivait ainsi Jean Jacques ROUSSEAU dans ses Confessions. [ref] ROUSSEAU, Confessions (I, IV), mentionné par CHARLIER, Le sentiment de la nature chez les Romantiques, op. cit., p68. [/ref] L'enthousiasme suscité par ses descriptions des paysages alpestres a généralement fait passer ROUSSEAU pour le principal artisan du renouveau des représentations de la montagne. Il s’inscrivait en fait, comme on vient de le voir, dans une longue tradition inaugurée par les humanistes de la Renaissance et les premiers tourists. Le sentiment de la montagne qui voit le jour sur les routes du tour aura un impact majeur dans la rupture avec les conceptions du monde issues de la cosmographie chrétienne. Les voyageurs aux origines de la conquête des Alpes et plus généralement du tourisme, sont d’ailleurs dans leur ensemble des protestants. [ref] JOUTARD Philippe, « La haute montagne, une invention protestante ? », in La haute montagne, visions et représentations, Grenoble, Centre Alpin et Rhodanien d’ethnologie, 1988 pp123-132. [/ref] Cela n’est pas sans influencer l’entreprise de désenchantement qu’ils impulsent.

La montagne des romantiques

  1. Le désenchantement de la montagne s’accompagne, comme on l’a relevé précédemment, d’un paradoxal effort de "réenchantement". Redevable pour l’essentiel des préoccupations hygiénistes et climatiques diffusées par la villégiature, il va être largement popularisé par le mouvement romantique. Le "réenchantement" de la montagne, dont les touristes romantiques sont les principaux artisans voit le jour avec la réhabilitation par les universitaires suisses des vertus de la montagne, comme antidote à la corruption engendrée par l’atmosphère des villes. A la fin du XVIIIe siècle, on explore par exemple le massif du Mont Rose, à la recherche d'une vallée paradisiaque légendaire que ZURLAUBEN situe alors à Zermatt. « Y a-t-il un paysage de l'âge d'or ? Oui, tout au fond du Valais, à Praborgne. » [ref] Cité par BERALDI, Le Passé du Pyrénéisme, op. cit., p 75. [/ref] Rejoignant les développements contemporains de la climatothérapie, ces thèses se font aussi l’écho des conceptions de la philosophie anglo-saxonne.
  2. La montagne offre en effet une illustration de "l’état de nature", plus familière que celle du "bon sauvage" américain mais non moins exotique. Elle passe ainsi pour le refuge de la vertu et de la simplicité ancestrale des premiers âges, de même que la "démocratie directe" pratiquée par ses populations, rétives à toute forme de domination étrangère. [ref] Voir à ce propos CANDAUX Jean Daniel, « Claudine ou la Savoie gagnée par l’Helvétisme », in La haute montagne, op. cit., pp225-236. [/ref] L’histoire des représentations de la montagne va dès lors attester, de manière exemplaire, de l’étroite parenté des conceptions hygiénistes de la médecine et des préoccupations philosophiques des Lumières. Les premiers touristes sont les véritables promoteurs de ces idées que ROUSSEAU, en situant son modèle social primitif dans le Valais, [ref] BOZONNET, Des monts et des mythes…, op. cit., p34. [/ref] ne fera en fait que systématiser et populariser. ROUSSEAU était en réalité bien loin d’admirer les horizons austères de la haute montagne. Ses préférences vont plutôt à des paysages humanisés. Il aurait d’ailleurs emprunté l’essentiel de ses descriptions alpestres à ses compatriotes érudits cités précédemment, DELUC et surtout VAN HALLER. [ref] ENGEL, Histoire de l'alpinisme…, op. cit., p33 et CHARLIER, Le sentiment de la nature…, op. cit., pp68-69. [/ref]
  3. Dans la Nouvelle Héloïse, qui joue un rôle majeur dans la naissance du sentiment de montagne, on retrouve par ailleurs des opinions attestant plus directement de l'influence des préoccupations hygiéniques du climatisme naissant : « Sur les hautes montagnes l'air est plus pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit, les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées {affirme ainsi ROUSSEAU, ajoutant dans des termes que n'auraient pas désavoués les climatothérapeutes] je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine. » [ref] ROUSSEAU, La Nouvelle Héloïse, 1761, d’après JAKOB Michael, "Panorama littéraire", in Le sentiment de la montagne, Catalogue de l'exposition des Musées de Grenoble et-Turin 1998, Grenoble, Glénat, pp264-280. [/ref] Un siècle plus tard, Victor Hugo, qui a pourtant longuement fréquenté les Alpes et les Pyrénées, éprouve encore de grandes difficultés à comprendre l'esthétique de leurs paysages. Il décrit ainsi l'ambivalence que lui inspire le spectacle de la montagne, à propos de l'ascension du Rigi-Kulm (au sommet duquel se trouve déjà une auberge) : « Est-ce beau ou horrible ? Je ne sais vraiment. C'est beau et c'est horrible tout à la fois. Ce ne sont plus des paysages, ce sont des aspects monstrueux. L'horizon est invraisemblable, la perspective est impossible; c'est un chaos d'exagérations absurdes et d'amoindrissements effrayants ».

Montagne et villégiature

  1. Si Victor Hugo dépeint la mer de glace dans des termes empreints d’une religiosité romantique, comparant leur paysage aux cathédrales, il ajoute toutefois que : « en présence de ce spectacle inexprimable, on comprend les crétins dont pullulent la Suisse et la Savoie. Les Alpes font beaucoup d'idiots. Il n'est pas donné à toutes les intelligences de faire ménage avec de telles merveilles. » [ref] HUGO Victor, Voyages, Oeuvres complètes, Paris, Laffont, 1987, p677. [/ref] Si l’on peut s’interroger sur une éventuelle influence des conceptions climatériques dans cette théorie bien singulière, leur impact s’exprime par contre de manière incontestable dans le récit contemporain de Sénancour. Lors de son ascension de la Dent du Midi, l’un des principaux sommets des Pyrénées, il déclare ainsi apprécier les : « dangers d’une nature difficile, loin des entraves factices et de l’industrieuse oppression des hommes {où l’on respire] l’air sauvage, loin des émanations sociales [des terres basses], cette atmosphère sociale si épaisse, si nuageuse, si pleine de fermentations, toujours ébranlée par le bruit des arts, le fracas des plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perpétuels gémissements de l’anxiété et des douleurs. » [ref] SÉNANCOUR Ch. P de, Lettres, Paris, Charpentier, 1852, Lettre VI, d’après CHARLIER, Le sentiment de la nature…, op. cit., p248. [/ref] L’influence du tourisme va se révéler dans toute sa plénitude au travers des pratiques du pèlerinage alpestre institutionnalisées par les Romantiques. [ref] BECKER, Les hauts lieux du romantisme en France, op. cit. et GIRARDIN Emile de, Promenade ou Itinéraire des jardins d'Ermenonville…, Paris, Mérigot, 1788 qui réalisa une mise en scène paysagère exemplaire du site où mourut Jean Jacques ROUSSEAU. Visant explicitement le touriste, comme il l'indiquait lui-même dans l'introduction de son ouvrage, elle est à rapprocher des pratiques ostentatoires impulsées par le tourisme. [/ref] A Chambéry par exemple, où Rousseau a séjourné aux Charmettes, le cahier des visiteurs ouvert à la fin du XVIIIe siècle porte déjà la trace de plusieurs milliers de signatures de touristes. La vogue de la station thermale voisine d'Aix-les-Bains n’est pas étrangère à cette affluence.
  2. A la même époque, un monument est élevé à Annecy, une autre station climatique de premier plan, où ROUSSEAU relate dans ses Confessions sa rencontre avec Mme de Warens. Non loin de là, à Clarens, la foule des voyageurs se rend au château pour voir la chambre de Julie. Le concierge se contente de leur faire visiter la chambre de sa fille, qui porte le même prénom, leur vendant à l’occasion quelques morceaux du couvre lit ! [ref] SOURIAU Maurice, Histoire du romantisme en France, Paris, Spes, 1927, tI, p7. [/ref] La littérature n’est pas en reste, mettant en scène « la maison de JJ ROUSSEAU à Moutiers Travers [où il est] représenté sur un banc offrant des gâteries aux enfants » avec force illustrations. [ref] Tableaux de la Suisse, LABORDE (dir.), textes de ZURLAUBEN, Paris, 1777-1784, 200 planches de LEBARBIER et PERIGON, cité par BERALDI, Le Passé du Pyrénéisme…, op. cit., p6. [/ref] Les Romantiques vont par la suite élargir ces pratiques commémoratives à l’ensemble des Alpes, avec la célébration des principaux épisodes historiques de la culture classique, du passage d'Hannibal à celui de César, réactualisés au travers de l’épopée révolutionnaire et bonapartiste. L’histoire des représentations de la montagne débouche ainsi sur leur mise en scène. Elle va renouveler durablement les perceptions de l’espace vécu. Principal artisan de ces évolutions, le concept de climat participe en effet d’un mouvement d’invention paysagère bien plus large. Aux sources de la notion moderne de patrimoine, il trouve là encore ses origines dans les pratiques élaborées par les voyageurs sur les routes du tour. L’impact de ce mouvement déborde le seul domaine des sciences, des arts et des représentations. Il possède aussi une dimension identitaire affirmée, dont rend plus particulièrement compte l’histoire contemporaine de la montagne des Alpes.

L’exemple de la Suisse Niçoise

  1. Dans une contribution remarquée à l’étude du climat de la Côte d’Azur, le naturaliste niçois RISSO se fait l’écho des préoccupations paysagères qui animent alors les promoteurs du tourisme thérapeutique. « Arrêté souvent sur les sommets de ces chaînes altières, d'où l’œil contemple à la fois une immense portion des territoires français et italiens et la Méditerranée qui s'efface à l'horizon, j'ai comparativement interrogé le fond de celle-ci et les points les plus élevés des montagnes sur lesquelles je me trouvais placé, lieux extrêmes que l'absence de chaleur créatrice semble avoir faits le séjour du silence et de la mort […/…]. Mon imagination était frappée de l’analogie qui existe […/…] entre ces gouffres ténébreux […/…] et ces cimes neigeuses  […/…] Elle me représentait également comme analogues la zone sous-marine où se développent et vivent les brillantes polypes coralligènes et les contrées fertiles et délicieuses situées au pied de nos montagnes. Le niveau de la mer me semblait former la ligne de séparation de ces deux systèmes renversés. » [ref] RISSO A, Histoire naturelle des principales productions de l'Europe méridionale et particulièrement de celles des environs de Nice et des Alpes Maritimes, Paris, Levrault, 1826. [/ref] Les développements du tourisme alpestre vont avoir de profonds retentissements sur la genèse des identités nationales dans l’ensemble du monde alpin. Il s’agit là d’une caractéristique majeure du tourisme moderne, qui demeure d’une grande actualité. Ces influences ont été bien étudiées, en ce qui concerne l’image de la montagne, dans le discours et l'imagerie national-socialiste du IIIe Reich et l’institution fasciste italienne des « chasseurs-alpins », les Alpini, dont la popularité reste de nos jours bien vivante, ainsi que dans l’idéologie française des frontières naturelles ou encore dans l’histoire de la nation suisse. L'obsession des Suisses pour la propreté, qui passe pour un de ces traits de caractère national spécifique dont le tourisme est friand, a par ailleurs été attribuée, pour ces mêmes raisons, aux conséquences du développement massif du tourisme thérapeutique dans ce pays. [ref] En ce qui concerne la Suisse, on consultera WALTER François, “La montagne des Suisses. Invention et usage d’une représentation paysagère (XVIII°-XX° siècle)”, Etudes Rurales n° 121-124, pp 93-107, et BERTHO LAVENIR, La roue et le stylo…, op. cit., p243 à propos de la constitution du mouvement du Heimatschutz et de la reconstitution d’un village suisse lors de l’exposition internationale de 1896. Pour l'Allemagne, on se reportera à EWIG Isabelle, "La montagne suspecte", in LE SENTIMENT DE LA MONTAGNE, op. cit., pp97-107. [/ref]
  2. Le rôle identitaire joué par le tourisme dans l’histoire de la conquête des Alpes niçoises est moins connu. Cette dernière fut plutôt tardive, de même que le développement de la villégiature d’altitude dans la région. Ce n'est qu’en 1864, que le comte Paolo BALLAD DE SAINT ROBERT organise l'ascension de leur point culminant, le Gélas, une montagne pourtant facile d’accès, dominant de ses 3143 mètres le littoral de la Côte d’Azur. On relèvera à ce propos la contemporanéité de l’événement avec l’annexion de la région à la France. BALLAD DE SAINT ROBERT est aussi, avec Quintino SELLA, le fondateur du Club Alpino Italiano, lequel est suivi de la création du Club Alpino Accademico. Les promoteurs de l'alpinisme azuréen rassemblent un notable niçois, le Comte Victor de CESSOLE [ref] CESSOLE est l’auteur de plusieurs centaines d’articles relatant la conquête des sommets des Alpes Maritimes, qui forment une véritable chronique de l’alpinisme azuréen. On se reportera notamment à CESSOLE Victor de, "En hiver: Ascensions dans les Alpes-Maritimes", Ann. CAF, 1897, Paris, Chamerot & Renouard, 1898. [/ref], animateur infatigable du Club Alpin Français, le monégasque Louis MAUBERT, l’autrichien Ludwig PURTSCHELLE, l’allemand Fritz MADER [ref] MADER F, Die höchstenn teile der Seealpen und der Ligurischen Alpen in physiographischer beziehung, Leipzig, Fock, 1897. [/ref], l’anglais John BALLA, sans oublier l’américain William August COOLIDGE. [ref] Coolidge est l'un des plus importants alpinistes de sa génération, avec l'ascension de quelques mille sept cent sommets ! Professeur d’histoire à Oxford, il prend goût très tôt à la montagne azuréenne, lors de ses premiers séjours en famille en 1864 sur la Côte. Ses parents comptent sur les bienfaits que son climat peut exercer sur cet enfant chétif (et donc prédisposé à la tuberculose). Dans les années suivantes, ils poursuivent ainsi leurs séjours climatiques en Suisse, et le jeune coolidge passe dès lors chaque été dans les Alpes. En 1904, il évoque la Côte dans le même temps où il réédite et complète le De Alpibus de Simler, op. cit., dans COOLIDGE W.A.B, Souvenirs de mon voyage en 1879 à travers les Alpes-Maritimes, Nice, Gauthier, 1904.[/ref] Malgré cet indéniable cosmopolitisme, l’alpinisme devient pourtant, en cette fin de siècle, de plus en plus animé par un esprit patriotique affirmé. Les anciennes frontières mal définies de la géographie mythique médiévale sont à présent les limites bien réelles des nations modernes.
  3. Le pays niçois sera particulièrement concerné par ces évolutions identitaires lors de sa partition, consécutive au rattachement de Nice à la France sur fonds de Risorgimento. Elle va nourrir près d'un siècle de tensions et de conflits entre la France et l'Italie, exemplairement animés par la participation des alpinistes à la délimitation des frontières. La conquête touristique des montagnes azuréennes s’accompagne plus particulièrement de leur inscription dans l’espace vécu, une relecture du territoire matérialisée par la vaste entreprise de militarisation de la nouvelle frontière qui a fait parler à juste titre d’une « ligne Maginot des Alpes ». Le personnage du docteur Paschetta, un médecin niçois, fournit une illustration exemplaire et contemporaine du rôle joué par les alpinistes dans la délimitation des nouvelles frontières. Il est ainsi l’auteur d’un rapport méticuleusement documenté qui servira de base aux négociations franco-italiennes de l’après-guerre. Son guide topographique des Alpes du Sud fait par ailleurs toujours référence chez les randonneurs  [ref] Vincent PASCHETTA fut le disciple de Victor DE CESSOLE au Club Alpin Français.[/ref]. Le rôle joué par les représentations élaborées (ou véhiculées) par les pionniers du tourisme alpin déborde en fait le seul cadre du Vieux Continent. La découverte et la conquête des montagnes accompagnent en effet, avec une grande constance, l’expansion de la civilisation occidentale dans son ensemble. Elles vont donner naissance, des montagnes de l’Europe aux lointaines colonies, à un véritable « exotisme du vertical », [ref] Le sentiment de la montagne…, op. cit., p34.[/ref] lequel présente bien des similitudes avec la réhabilitation contemporaine des paysages touristiques méditerranéens et l’exotisme orientalisant qui en est le corollaire. Par leur universalisme, ces productions paysagères révèlent la nature identitaire du projet touristique, dont rend plus particulièrement compte sa contribution contemporaine à l’invention de la notion moderne de patrimoine.