décembre 31

VILLEGIATURE


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CHAPITRE V
SOMMAIRE
1.URBANISME
2.LOISIRS
3.HYDROTHERAPIE
4.HELIOTHERAPIE
5.MONTAGNE
 

1. URBANISME

Un modèle économique innovant

  1. Malgré ses errements médicaux et ses approximations scientifiques, la climatothérapie est à l’origine du renouveau des antiques traditions du voyage et de la villégiature, et de la naissance des institutions majeures du tourisme moderne. La thalassothérapie et le balnéarisme allaient en effet conduire à une réhabilitation des valeurs de la mer et du soleil, dont “l'héliotropisme” contemporain est l'héritier direct. Quand aux thérapies préconisées par la villégiature “climatérique”, sports, excursions et distractions mondaines, elles préfigurent les pratiques tournées vers le loisir qui dominent à présent le tourisme. Les stations climatiques élaborent enfin un urbanisme novateur, qui fournit au tourisme les moyens d'affirmer son autonomie. La Côte d’Azur est le principal foyer de ces innovations.

Tourisme et développement

  1. Lorsque la villégiature prend son essor, le pays niçois est loin de répondre aux critères hygiéniques du tourisme thérapeutique. Sa situation sanitaire est déplorable et l'architecture médiévale des vieux quartiers ne convient pas à l'accueil des hivernants. A Nice par exemple, les critiques portent essentiellement sur la qualité des eaux et de l’air, c’est à dire sur l'élimination de toute source de “putréfaction”, de “miasmes” ou de poussières. Les lois piémontaises interdisent par ailleurs à un étranger de faire construire une maison. Malgré sa modernité, plébiscitée par les premiers touristes, la “ville-neuve“ se révèle incapable elle aussi d'offrir les infrastructures nécessaires aux développements du tourisme de station. Les exigences médicales et architecturales de la villégiature conduisent en conséquence à l'édification de nouveaux quartiers, inaugurant l’urbanisme “intégré” qui continue de servir de modèle aux destinations touristiques contemporaines. Par leur envergure, ces réalisations ont un impact considérable sur une société rurale et archaïque, dont l’activité repose jusque là sur les seules exportations d'huiles et d'agrumes et les importations de sel et de salaisons.
  2. Suppléant à la faiblesse des ressources autochtones, les capitaux étrangers investis sur la Côte d'Azur vont ainsi révolutionner l’économie locale. 1 En 1850, le tourisme représente par exemple à Nice l'équivalent annuel du commerce de l'huile, qui est le principal produit du négoce local. Les propriétaires de logements loués aux hivernants, les artisans et les commerçants profitent eux aussi de ses retombées, tandis que la forte demande de services contribue dans le même temps à un accroissement significatif de la population domestique employée au service des tourists. 2 Par son impact économique, le tourisme azuréen conduit ainsi à l’élaboration d’un modèle de développement original, qui n’est pas lié comme dans le reste de l'Europe à l’industrialisation. Il gagne par là même une réelle autonomie. Elle lui va permettre d’adapter les institutions de la villégiature thérapeutique aux exigences de la modernité, au travers de réalisations spécifiques largement redevables, comme on le verra, à la mobilisation de ressources locales.

Le modèle de la station intégrée

  1. Sur la Riviera, l’impact du tourisme de stations se caractérise par l'ampleur exceptionnelle de ses réalisations. Les infrastructures requises par la villégiature climatique et ses agréments se traduisent en effet par une emprise foncière considérable. Elles vont des installations balnéaires et sportives aux hôtels et aux palaces, en passant par les villas et leurs jardins, les églises et les cimetières, les casinos et les clubs, ainsi que les promenades et les avenues qui desservent les nouveaux quartiers, sans oublier les innombrables négoces de vêtements et d’articles de mode ou de cosmétiques, les pharmacies, les épiceries (offrant notamment des régimes adaptés aux besoins des malades) ou encore les écoles, librairies et papeteries. En quelques décennies, l'essor du climatisme azuréen engendre ainsi un tourisme de type capitaliste moderne. Fondée à la fin du XIX° siècle par un habitué du séjour niçois, le président du Crédit Lyonnais Henri GERMAIN, la Société Foncière Lyonnaise est le principal acteur du développement de la station. 3 Sous son influence sont mises en œuvre des opérations immobilières de grande envergure. Elles correspondent aux modèles élaborés dans les stations balnéaires du Nord de l'Europe et reflètent la diversité des goûts d'une clientèle cosmopolite et fortunée.
  2. Leur nouveauté réside dans leur intégration. Le caractère archaïque et rural de la région a en effet conduit à privilégier un urbanisme “autosuffisant”, qui va servir de modèle aux développements ultérieurs du tourisme de stations. La réalisation la plus exemplaire est de ce point de vue le lancement de la station d’Ospedaletti, où « une puissante société [la Lyonnaise] acheta la plus grande partie des terrains [de la commune] et y fit ouvrir de larges boulevards, trois hôtels, un magnifique casino, l’un des plus beaux du littoral, des villas, un réseau d’égouts qui porte bien loin en mer les eaux ménagères. L’éclairage est fourni par une usine à gaz, loin du centre d’habitation pour que ni les fumées, ni les odeurs ne puissent y parvenir [rapporte un guide touristique qui ajoute que] des spéculations sans bornes, fiévreuses, furent tentées sur tout le littoral. La puissante société financière qui avait construit Ospedaletti avait d’abord voulu transformer Bordighera et y créer une grande ville d’hiver. Mais les terrains ici étaient déjà presque tous entre les mains de spéculateurs qui eurent de grosses prétentions, l’accord ne put se faire, les millions qui auraient bâti une ville rivale de Nice et de Cannes ont été employés ailleurs. » 4
  3. Si le lancement d’Ospedaletti est un échec, la Lyonnaise connaît plus de succès lors de la réalisation à Nice d'une véritable ville d'hiver. Elle donne naissance à un nouveau quartier de palaces et de villégiatures, dont les aménagements sont particulièrement somptueux, en matière d'hôtellerie comme de voirie. Ils culminent avec l'édification de l'hôtel Regina, le plus grand palace de la Côte, destiné à accueillir les séjours de la reine d'Angleterre. Des aménagements similaires voient aussi le jour, toujours sous son influence, à Cannes (avec une soixantaine d'hôtels) ainsi qu’à Menton (avec une vingtaine de palaces) 5. Par son ampleur, cet urbanisme de station révolutionne en quelques décennies l’économie locale et les paysages de l’ensemble de la région : « Les banques, les auberges, les grandes constructions, les industries du gaz, du train, ciment et tissus, les établissements de bains, de jeux, de fêtes, tous ou presque sont propriétés de l’étranger. Les terrains du littoral [… /…] tout est aux étrangers », relève ainsi un voyageur de passage sur la Côte à la fin du XIX° siècle. 6 Ce constat demeure de nos jours d’une étonnante actualité, qu’il s’agisse de la Côte d’Azur ou  plus encore des nouvelles destinations auxquelles a donné naissance le tourisme international.

Les influences architecturales

  1. Indépendamment de sa vocation thérapeutique, l’originalité de l’urbanisme azuréen s’explique aussi par la situation frontalière de la Riviera et le cosmopolitisme de sa clientèle. L'architecture climatique bénéficie en cela d'un répertoire de références étonnamment diversifié, qui déborde largement du seul cadre de ses préoccupations médicales. Elles vont notablement contribuer à la confrontation des principales traditions de la villégiature et de l’art de bâtir, et par là même au succès du tourisme azuréen. Venus de toute l’Europe, des architectes de premier plan participent ainsi à l'édification des stations de la Côte d’Azur. Leur représentant le plus éminent est le chef de file de l’architecture française, Charles GARNIER. L’intérêt que GARNIER portait à l’architecture thérapeutique, illustré par son apport à l’édification du Casino et des thermes de la station de Vittel, trouve ses sources dans la maladie de son fils, atteint de la tuberculose. Charles GARNIER marque l'urbanisme azuréen par des oeuvres majeures. Il participe notamment au lancement de la prestigieuse station de Monaco, dont il édifie le Casino et l’Opéra. Il construit encore, avec Gustave EIFFEL, l’observatoire astronomique de Nice. Considéré comme l'un des plus modernes de l'époque, cet ensemble architectural sophistiqué fournit à la littérature “climatothérapique” les moyens d’étayer ses prétentions scientifiques. GARNIER revisite enfin la tradition de la villégiature avec les résidences prestigieuses qu’il édifie sur l’ensemble du littoral. 7
  2. A côté des architectes éminents qui participent à l’édification des stations azuréennes, l’Etat de Piémont-Savoie, dont Nice fait alors partie, joue de son côté un rôle tout aussi déterminant dans la transmission des modèles architecturaux qui accompagnent l'essor de la Riviera. Il est en effet à l’avant garde en matière d’urbanisme, avec les prescriptions architecturales très élaborées du Consiglio d'Ornato. 8 Il connaît par ailleurs des réalisations thermales et climatiques majeures, dans la montagne des Alpes, avec notamment le site d’Aix-les-Bains considéré à l’époque comme « l’un des plus complets de toute l’Europe thermale ». 9 Dès le XVIII° siècle, un projet de Casino voit ainsi le jour à Nice, accompagnant la création de la ville nouvelle qui veut correspondre aux exigences des hivernants et comprend la création d’un cercle, d’un théâtre et d’une première promenade littorale. 10

 

2. LOISIRS

Hygiénisme et urbanisme

  1. Les distractions ostentatoires et mondaines sont l’un des points forts de l’urbanisme de station qui voit le jour sur la Côte d’Azur. Leur importance s’explique avant tout, par la place qu’elles occupent dans la panoplie thérapeutique du climatisme. Elles vont donner naissance à des réalisations originales, qui joueront un rôle majeur dans l’évolution du tourisme vers des pratiques tournées vers le loisir. Déterminé avec une grande rigueur par les préceptes qui fondent la cure climatique, l’emploi du temps d’un invalid se partage ainsi entre les soins et les loisirs : « Après le bain qui devait durer un quart d'heure et pas plus [le patient] devait prendre une tasse de thé chaud et retourner au lit jusqu’à sept heures. Il passait ensuite la matinée au jardin à s’occuper des fleurs et à dessiner. L’après-midi était consacré à la sieste, suivie d’une promenade dans le jardin, d’une lecture, peinture ou piano et en fin de journée une promenade sur la colline ou une visite au Casino, parfois une course en carrosse vers une ville ou un village voisin. En bref une vie sans ennui ni excitation. » 11 L’histoire de la “climatothérapie” apporte de ce point de vue un éclairage novateur, sur l’origine de l’un des principales institutions du tourisme moderne.

Les prescriptions hygiénistes

  1. De l'avis des médecins, l'activité physique est un élément essentiel de la cure climatothérapique, car « la vie en plein air voyait moins de phthisiques. » 12 C’est pour cela ajoutent-ils que « tout le monde, surtout les médecins, recommande l’exercice dans les maladies chroniques. Il doit être fait en plein air et les malades en hiver peuvent entreprendre des excursions à pied ou à cheval ou en voiture, de 10 heures du matin à 4 heures du soir. » 13 La pratique de l’équitation est notamment considérée comme « l’un des remèdes les plus puissants dans les cas de tuberculose [tandis que les hôtels sont par ailleurs tenus d’offrir de] beaux jardins, [où] les jeunes gens, filles et garçons, jouent au lawn-tennis ou au croquet. » 14 On dénombre, au tournant du XX° siècle, plus de quatre-vingt courts de tennis dans la seule station cannoise. Le Nice Lawn Tennis Club en comporte à lui seul une vingtaine : « Si vous êtes en assez bonne santé pour jouer au tennis [précisent toutefois les médecins] jouez avec une grande modération. » 15 Dans le cas inverse on peut toujours pratiquer la  « gymnastique médicale localisée », aussi appelée gymnastique suédoise. 16
  2. Les stations azuréennes proposent par ailleurs l'ensemble des disciplines sportives inventées par les anglo-saxons à des fins thérapeutiques, comme à Cannes le Golf et le Yachting, à Monaco le Shooting (tir aux pigeons) et un peu partout le Polo, l'escrime, les courses hippiques, le Skating (patinage), l'Angling (pêche à la ligne en mer), le Rowing (aviron), l'Archery, le Criquet et le Croquet ou encore les Cyclists Runs (excursions à bicyclette). 17 Version douce de ces thérapies sportives, les promenades sont elles aussi l’un des rituels obligés du tourisme thérapeutique : « Pour vivre sains et gais, adonnez-vous aux exercices du corps, faites toutes les promenades, gravissez toutes les montagnes, parcourez toutes les vallées », 18 préconise à ce propos la littérature “climatérique”. Les guides ne manquent pas de recenser dans cet esprit les principaux itinéraires, leurs points de vue et leur flore exotique, ainsi que de mettre en avant leur influence bénéfique sur la santé des malades : « Aux effets du climat, des bains de mer et l’hydrothérapie, s’ajoute encore l’influence salutaire qu’exerce sur l’économie du malade le spectacle d’une nature grandiose et pittoresque 19 [écrivent à ce propos leurs auteurs, ajoutant que] l’amphithéâtre de montagnes, sur l’arène duquel Nice est assise, peut être considérée comme un immense gymnase, où chacun viendra prendre de l’exercice en rapport avec ses facultés [et que] l’âme se retrempe à l’aspect des gigantesques monuments de la nature, source inépuisable de sensations poétiques et pures, au milieu des balsamiques émanations des fleurs, inspiratrices des pensées aussi suaves que leurs brillantes couleurs. » 20  Les promenades sont en effet l’occasion de pratiquer la peinture, la botanique, la minéralogie ou la zoologie, des activités elles-mêmes considérées comme « des antidotes à la langueur. » 21 et qui font à ce titre partie intégrante de la panoplie thérapeutique de la villégiature.

Les préoccupations architecturales

  1. Les réalisations de la climatothérapie concernent aussi les qualités sanitaires de l'architecture. Elles privilégient en ce domaine une architecture lumineuse, devant favoriser un ensoleillement maximal et permettre la contemplation d'un horizon dégagé. Ces prescriptions médicales se concrétisent par la multiplication des loggia, des veranda, des bow-windows, des tours, des atrium, des serres et surtout des jardins d'hiver. « Les habitations [doivent être] orientées de manière à faire jouir le plus possible de la lumière et de la chaleur du soleil. L’exposition au sud est celle à laquelle on doit donner la préférence [précisent les guides climatiques]. Quand aux autres questions de salubrité, lorsqu’on choisit un logement, elles sont les mêmes partout [mais elles ont ici] d’autant plus d’importance qu’il s’agit de personnes malades [ajoutent-ils en regrettant par exemple que] les appartements soient carrelés au lieu d’être planchéiés  […/…] Il faut espérer que le carrelage sera bientôt proscrit. » 22 « Prenez un appartement en plein midi, habitez au second et ayez une chambre à coucher vaste, avec de larges fenêtres […/…] pour que vous puissiez vous insoler chez vous » 23 recommande-t-on par ailleurs.
  2. « Le plein midi est indispensable […/…] attendu que c’est l’unique position qui nous procure un soleil complet et en même temps les brises de mer si salutaires […/…] On évitera les rez-de-chaussée et les entresols [à cause de la poussière et du manque de circulation d’air]. Les chambres à coucher devront être vastes et spacieuses, protégées contre le soleil couchant qui les rendrait trop chaudes pour la nuit » 24 conseillent encore les médecins. Ces recommandations hygiéniques ont laissé leur trace dans le tourisme de résidence secondaire, comme dans l'architecture touristique en général. De ce point de vue, la principale originalité architecturale des stations azuréennes réside dans l’importance attribuée au jardin. Il permet en effet la pratique de la promenade, tout en offrant une source permanente de distractions. Hôtels, villas et palaces vont ainsi donner naissance à un nouveau paysage, marqué par l’exotisme végétal. Le tourisme moderne lui est redevable de l’une de ses caractéristiques essentielles.

Les agréments de la villégiature

  1. Au-delà des considérations médicales qui les animent, les promoteurs de la villégiature thérapeutique cherchent aussi à répondre aux attentes d'une clientèle aristocratique et fortunée. La Côte d'Azur reçoit en effet des hôtes de marque, dont les souverains et les monarques de la plupart des pays européens, souvent accompagnés par une partie de leur cour. 25 Les exigences de ces personnes de qualité se traduisent par une architecture ostentatoire et mondaine. Les distractions et les loisirs aristocratiques occupent de ce point de vue une place essentielle dans les réalisations du tourisme de stations. Ces pratiques sont loin d’être étrangères, on l’a vu, à la panoplie thérapeutique du climatisme, qui les considère depuis longtemps comme des antidotes aux influences néfastes sur la santé du spleen et de la mélancolie. Elles demeurent de nos jours une caractéristique essentielle du tourisme, même si elles ont perdu depuis leur caractère médical. On va ainsi ouvrir à Nice, dès le XVIIIe siècle, un théâtre opéra à l'intention des hivernants, transformé par la suite en “ Théâtre Royal ”, avant de céder la place à un opéra moderne, bâti sur le modèle du San-Carlo de Naples. 26 Ce genre d’agrément est important pour la réputation d’une station, si l’on en juge par les récriminations des praticiens déplorant leur absence à Hyères. La ville n’offre en effet aux hivernants qu’un seul cercle où l’on trouve la presse, une bibliothèque et deux salons, ni chauffés, ni éclairés le soir. Selon eux, cette absence d’infrastructures de loisir aurait grandement contribué à son déclin. 27
  2. L’apparition des casinos, éléments essentiels de la vie mondaine dans les stations balnéaires et thermales, est par contre assez tardive sur la Côte. Ce n’est qu’en 1853, qu’un casino “ d'été et d'hiver ”, comportant des jardins d'agrément, des salons de lecture, un buffet et des bains de mer et d'eaux douces voit ainsi le jour à Nice. Cette absence est toutefois largement compensée par les cercles, les concerts donnés dans les jardins publics, les représentations théâtrales et les diverses festivités, Carnaval, fête des fleurs, Corso ou batailles de confettis, ainsi que les nombreuses soirées, concerts et bals qui se déroulent dans les hôtels et les palaces. 28 Au coeur de la vie mondaine, hôtels et palaces proposent aux hivernants un vaste choix de salons de réceptions, de jeux ou de lecture, des fumoirs et des salles de billard. Ils organisent aussi des thés dansants. Ils offrent encore des terrains de lawn tennis ou de croquet, ainsi que des parcs aménagés de pavillons de jardins, afin que les malades puissent venir respirer l'air marin salutaire même en cas de mauvais temps. Malgré le tableau attrayant de ses loisirs hygiéniques et mondains, la triste réalité de la villégiature azuréenne n’échappe pas à l’attention d’une hivernante en résidence à Nice, au milieu du XIX° siècle. Ses remarques demeurent d’une grande actualité : « [cette] société cosmopolite, toujours changeante, qui chaque hiver, attirée par le renom d’un climat délicieux, réputé salubre, apporte avec elle le spectacle d’un luxe sans grandeur, les caprices banals, les ennuis, les langueurs, les infirmités, le souffle morbide des aristocraties en décadence. » 29 Aux sources de ce « luxe sans grandeur », les caractéristiques architecturales de la villégiature climatique demeurent toujours celles du tourisme de stations.

 

3. HYDROTHERAPIE

Architecture et balnéarisme

  1. Le balnéarisme occupe une place essentielle dans les thérapies climatiques et dans l’urbanisme de station qui ont fait le succès de la Côte d’Azur. Associé à la réhabilitation des climats chauds qui l’accompagne, il donnera par la suite naissance à la plus populaire des destinations du tourisme moderne, la plage. Si la villégiature azuréenne joue un rôle déterminant dans ces évolutions, les réalisations balnéaires ne connaissent qu'un succès mitigé sur la Riviera. Elles sont en effet confrontées à une polémique permanente, qui déchire les climatothérapeutes, à propos des vertus médicales de l'air marin.

Front de mer et architectures marines

  1. Une architecture marine voit pourtant très tôt le jour à Nice, dès la fin du XVIII° siècle, avec l’édification de résidences en front de mer à destination des hivernants. 30 Au début du siècle suivant, les touristes prennent en main l’aménagement de ce premier quartier résidentiel, qui ne fait pas partie des plans urbanistiques piémontais. Ils édifient le long du littoral, une promenade carrossable, baptisée “Chemin des Anglais”. Le quartier des hivernants va dès lors être rapidement intégré aux nouveaux développements de l’urbanisme niçois. Le “Chemin des Anglais” devient la célèbre promenade du même nom, alternant routes, trottoirs et terrasses plantées de palmiers, ainsi qu’une jetée-promenade sur pilotis, abritant un luxueux Casino :. « Les bains uniquement de santé peuvent être pris pendant quatre mois sans qu’aucune pluie ne trouble l’atmosphère [rappellent alors les défenseurs du balnéarisme azuréen, persuadés que] les malades finiront par apprécier cet avantage et par délaisser ces rives brumeuses de l’océan [où l’on est heureux de pouvoir se baigner] un jour sur quinze. » 31 Comme on l’a vu, Marseille offre à la même époque des établissements de mer tout aussi conséquents. Il en va de même pour Cannes, favorisée par ses plages de sable fin, en pente douce et sans algues. Elles hébergent ainsi plusieurs établissements, dont ceux de l’Asile Maritime de l’Enfance destinés aux jeunes enfants “scrofuleux”. Leurs promoteurs souhaitent eux aussi élargir la saison aux mois d’avril et de mai, du fait que l’eau : « à cette époque est à peu près à la même température que l’eau de la Manche aux mois de juillet août ».  32 Leurs vœux seront largement exaucés, avec le regain d’intérêt que va connaître le balnéarisme sur la Riviera italienne, où l’invention de la saison d'été donnera au tourisme son visage moderne.

Des vertus de l'air marin

  1. A l’exception (tardive) de la Riviera italienne, l’essor du balnéarisme rencontre de fortes résistances sur l’ensemble du littoral. Elles méritent que l’on s’attarde sur leurs raisons, qui éclairent certaines spécificités du climatisme azuréen. On a déjà évoqué le déclin des plages marseillaises. Il est généralement expliqué par le développement des infrastructures portuaires de la cité phocéenne. Quand à la station historique voisine de Hyères, elle ne possède qu'un établissement des plus modestes. On invoque à ce propos le peu d’attraits de son littoral marécageux. On attribue, dans le même esprit, le sous équipement balnéaire de Nice au handicap présenté par ses plages de galets, si abruptes que les baigneurs doivent s'immerger en se tenant à un câble. Ces arguments sont loin de rendre compte de la réalité des difficultés rencontrées par le développement du balnéarisme sur la Côte d’Azur. Elles relèvent en fait de considérations essentiellement médicales, illustrées par les vives polémiques qui agitent à ce propos le petit monde de la “climatothérapie”. Le débat porte avant tout sur les qualités thérapeutiques attribuées à l'air marin dans le traitement de la tuberculose. Les premiers touristes britanniques, rapportant la surprise des Niçois à la vue d'un poitrinaire pratiquant les bains de mer 33, s’étonnent ainsi du  « fait singulier, que les habitants de Nice et de la Provence, envoient toujours leurs tuberculeux loin de la mer [alors que] nous au contraire leur ordonnons de vivre près du bord de mer. »  34
  2. Les vertus prêtées à l'air marin, en matière de traitement de la tuberculose, ont été théorisées, au XVIII° siècle, par les médecins anglais. Elles se fondent sur les effets cicatrisants et antiseptiques du sel et de l'iode. Des thérapies spécifiques ont ainsi été mises au point, dont la plus répandue est la pratique du voyage en barque. Pour les adeptes de la thalassothérapie, le balancement du bateau, « modificateur puissant des maladies lentes et chroniques » et les émanations résineuses émanant de la charpente du bateau ou de la poix recouvrant ses agrès, renforcent les effets salutaires de l’air marin chargé de sel. 35 Le docteur Thomas REID va à ce propos jusqu’à justifier l’utilité du mal de mer, dans le traitement de la phtisie, en l’assimilant à un « vomissement médicinal » débarrassant l’estomac et rétablissant l’appétit. Il conseille de petits voyages à titre d’essai et par suite des voyages à long cours en Méditerranée, permettant de combiner les effets de « l’air doux et balsamique de l’Italie [des fruits délicieux de son territoire et du spectacle des restes majestueux de l’Antiquité] » Son collègue, le docteur AUD’HOUI, ajoute avec le plus grand sérieux qu’à Venise, station climatique renommée pour le traitement des affections pulmonaires, « il n’est pas jusqu’à la gondole qui ne paraisse un véhicule spécialement inventé pour les malades. Le repos plein de mollesse et de charme qu’elle entretient détend les fibres sans doute, mais en le fortifiant par le léger balancement du corps qui agit sur la matière vivante comme ferait un doux massement ». 36
  3. Les thèses des médecins britanniques ont fait des adeptes dans le milieu médical azuréen. La “gondolothérapie” est ainsi pratiquée, dès le début du XIX° siècle, à Montpellier, où le docteur DELPECH a fait construire sur la plage de Sète une barque « à claire-voie [destinée au traitement des] affections scrofuleuses. » 37 Selon le docteur RICHELMI, on trouve à la même époque à Nice des  « bateaux pour faire sur la mer des courses à volonté, qui sont utiles aux poitrinaires ». RICHELMI consacre quelques 50 pages à vanter les bienfaits du sel dans le traitement de l’asthme et de la tuberculose, ainsi que les pratiques alors en vogue dans le monde médical anglo-saxon. Il déplore à ce propos la méfiance de ses confrères envers les vertus de l’air marin alors que  « les plus grands médecins de l’Europe moderne, les Franks, les Baillies, les Portals, les Buttinies, etc., envoient [les phtisiques] à Nice aujourd’hui. » 38 Fort curieusement, RICHELMI ne mentionne pas Théophile René Marie LAENNEC, dont les expériences sur les qualités thérapeutiques du sel, en matière de tuberculose, font pourtant autorité.
  4. Dans un rapport présenté à l’Académie de Médecine de Paris, afin de défendre le climat de Nice, le docteur MACARIO fait également l'éloge des vertus de l’air marin, dans le traitement des affections pulmonaires chroniques : « Il se dégage constamment de la mer de l’iode, du brome et peut-être du chlore. Voilà déjà une cause de l’action médicatrice de la mer [à laquelle s’ajoute selon lui l’inhalation des embruns et le fait que] l’eau de mer renferme une matière limoneuse, phosphorescente, grasse au toucher [où vivent quantité d’animaux et végétaux, et que c’est évidemment] à ces principes que l’eau de mer doit d’exercer une salutaire influence sur l’organisme des malades. » 39 L’Académie de Médecine de Paris, rappelle-t-il, a approuvé la pratique d’inhalation d’eau salée pulvérisée, mise au point par le docteur SALES GIRON dont le principe consiste à vaporiser dans la salle des effluves salées et iodées, ainsi que les prescriptions du professeur PIORRY, préconisant quant à lui l’usage de tabac iodé, sous forme de cigarettes ou de tabac à pipe. A Nice, le docteur POLLET propose, dans le même esprit, des « inhalations d’eau de mer pulvérisée [et des] bains atmosphériques ou bains d’air. » 40 Médecin et philanthrope (il exerce à l'Asile Evangélique), POLLET multiplie les monographies recommandant le séjour thérapeutique niçois et les qualités de l'air marin. Il cherche aussi à promouvoir le séjour d'été à Nice. Un autre médecin niçois, le docteur LEFEBVRE, a quand à lui installé une cabine “atmosphérique”, sur un promontoire rocheux surplombant la mer, dont la situation exposée aux embruns est censée permettre aux poitrinaires de bénéficier des effets salutaires de l’air marin.

Les déboires du balnéarisme

  1. Malgré la caution scientifique dont ils bénéficient, ces développements historiques de la thalassothérapie rencontrent de fortes oppositions. Elles sont essentiellement motivées par l'observation des effets corrosifs du sel et de sa nocivité sur la végétation : « Là où les plantes ne peuvent pas vivre, l'homme ne saurait y recouvrer la santé [prétendaient ses détracteurs, dont les intuitions allaient, hélas, se révéler tout à fait fondées]. Avant d’avoir vu la mer, j’étais persuadé comme le sont généralement tous les médecins, que les effluves maritimes étaient très salutaires aux malades [rapporte ainsi le docteur BERGERET] Depuis que je suis à Antibes, je suis convaincu du contraire. […/…] Des médecins renommés comme ROCHARD ou BLANCHE, n’ont-ils pas prouvé le grand nombre de cas de tuberculose observés chez les marins et les effets nocifs des régimes alimentaires à base de salaisons. » 41 Pour les “thalassophobes“, les vertus thérapeutiques du climat azuréen reposent plutôt sur ses températures modérément chaudes et peu sujettes à d’importantes variations. Il semblerait que les adversaires du sel aient emporté l’adhésion de la plupart des praticiens, y compris celle de certains médecins britanniques. Le docteur DAVIS rapporte par exemple que trouver une résidence correcte à Nice : « n’était pas toujours la chose la plus facile [le nouveau quartier des hivernants semblant] trop près de la mer pour les tuberculeux. […/…] Les collines avoisinantes [ajoute-t-il, paraissent] les plus adaptées. » 42
  2. L'architecture thérapeutique privilégie pour sa part la lumière et la vue sur la mer, plutôt que sa proximité immédiate. Les villas et les hôtels destinés aux hivernants sont ainsi construits, en règle générale, sur les collines surplombant le littoral, tandis que les fronts de mer, caractéristiques de l’architecture balnéaire, connaissent des développements limités. A la fin du siècle, la polémique relative aux vertus de l’air marin prend un ton particulièrement vif dans le milieu médical azuréen : « La question de savoir si cette localité [Nice] mérite la réputation qu’on lui avait faite pour le traitement de la tuberculisation pulmonaire nous paraît jugée. Evidemment ce n’est pas là que nous enverrons les phtisiques avérés [écrivent ainsi les docteurs AUD’HOUI et James] et si les Anglais continuent d’y venir [ajoutent-ils] c’est que leur plus grande maladie étant fréquemment le spleen, ils y trouvent de la distraction. Nice est par-dessus tout une ville de plaisir ». 43 A cette époque on relève aussi, il est vrai, les premiers indices de la présence de la tuberculose à Nice. Les rares auteurs qui se hasardent à l’évoquer prennent d’ailleurs soin de préciser qu’elle reste limitée aux couches les plus pauvres de la population. 44

L'hydrothérapie revisitée

  1. En gestionnaires avisés, les promoteurs du tourisme azuréen ont visiblement su tirer parti des polémiques qui traversent alors le corps médical, à propos des vertus de la thalassothérapie en matière de traitement de la tuberculose. A côté des infrastructures balnéaires et des quartiers édifiés en front de mer, ils proposent ainsi à leurs patients un vaste choix de résidences situées sur les collines littorales. Ils développent dans le même temps les pratiques de l'hydrothérapie. Outre l’autorité que leur confère la tradition respectée du thermalisme, elles ont par ailleurs l’avantage d’offrir à une clientèle plutôt «puritaine» un plus grand respect de son intimité. Dès la fin du XVIII° siècle, la possibilité de prendre des bains d'eau de mer à domicile supplée ainsi, à Nice, à l'absence d'installations balnéaires. 45 Au début du siècle suivant, on trouve déjà dans la capitale azuréenne : « deux établissements de bains publics, à la température que l’on désire, d’eau simple ou d’eau de la mer, que l’on rend hépato-sulfureuses si on les demande. [Ces eaux] hépato-sulfureuses [sont] reconnues utiles dans quelques cas de phtisie pulmonaire [et] l’on trouve [par ailleurs] un établissement pour les bains de vapeur. » 46 Dans les années qui suivent, les établissements de soins se multiplient, offrant toute la gamme des pratiques de "l'hydrothérapie". Le "Centre Hydrothérapique" du docteur LEFEBVRE propose ainsi des  « étuves moresques, bains thérébenthinés, douches et bains électriques. »
  2. Le docteur Charles DEPRAZ a ouvert, dans le quartier anglais, des  « bains turcs […/…] qui associent agrément, propreté, hygiène et applications thérapeutiques. » Ils rassemblent une salle d’hydrothérapie et des massages indiens et algériens dispensés par l’ancien masseur du Palais Impérial, Ben Mohamed. 47 Les “villas dynamothérapiques” du docteur DESJARDIN disposent quand à eux de bains simples ou d’eau de mer, de bains thermaux (à base d’eau de Barèges), de bains de vapeur ou de siège et de bains “ électriques ”, “ galvaniques ”, “ médicamenteux ”, thérébenthinés, à la sève de pin ou iodés 48. « En sortant du bain, on peut se faire servir dans la salle de repos un petit déjeuner hygiénique, soit du thé anglais, russe ou oriental, soit du café à la française ou à l’arabe ” précise la publicité (bilingue) de l’établissement. Un salon de lecture et de conversation est à la disposition des pensionnaires, qui peuvent de plus être hébergés sur place avec leurs domestiques et leurs enfants “ placés sous les soins et la surveillance d’une dame anglaise [et disposant] d'une bonne anglaise et d'une bonne française pour leur service. » Ces établissements sont aussi équipés d’une riche panoplie de douches, allant de la douche simple à la douche écossaise, en passant par les douches à vapeur et aromatiques.
  3. On peut encore pratiquer des inhalations médicamenteuses ou d'air comprimé, des séances d'électricité et d'électromagnétisme ou des massages, simples ou “ orientaux ”. Au début du XX° siècle, les “ Grands bains des Galeries ” se vantent d’offrir à leurs patients : « tout le confort des stations estivales [avec quelques cinquante cabinets de bains chauffés, dix de bains sulfureux et mercuriels, huit] de 1° classe [pour les clients les plus exigeants, une piscine, six salles de massage, deux salles de] bains de vapeur {et des appareils pour les] bains de chaleur [ainsi que des fumigations et divers] exercices corporels ». L’établissement propose encore un service de “bains à domicile”, fonctionnant même de nuit, ainsi qu’une panoplie de douches d’une surprenante variété, occupant plusieurs salles. On trouve ainsi des douches chaudes ou froides, sulfureuses, ferrugineuses, alcalines, “de son” et d’amidon, de gélatine ou de kaolin, ainsi que d’autres aromatisées et gourmandes, composées d’un mélange de tilleul et de pâte d’amandes !  49 La seule énumération des douches froides traduit par sa diversité l’essor qu’a alors pris “l’hydrothérapie” : « douche écossaise, en pluie, en colonne, en cloche, en gerbes, pour les pieds, lombaires, dorsales, hémorroïdales et internes. » Les hôtels ne sont pas en reste. A Beaulieu-sur-Mer, l’hôtel Bristol alimente ainsi en eau de mer les baignoires de ses chambres. 50
  4. Les praticiens mettent en œuvre dans le même temps des “ salles d'inhalation ”, où l'on emploie le goudron, les copeaux résineux de pins ou les bourgeons de sapin : « Je fais placer dans les chambres des malades atteints de catarrhes ou de tuberculisations pulmonaires des branches de pin », rapporte ainsi le docteur GIRARD. 51 En matière de traitement des affections pulmonaires, les expériences de Lavoisier ont par ailleurs amené les médecins à s’intéresser à l’emploi de l’oxygène pour lutter contre les états anémiés. A Menton, un “institut aéropneumatique” est ainsi créé. Inspiré d’un établissement analogue, situé à Lille, il abrite des « “cloches pneumatiques [comme il en existe] dans la plupart des grandes villes d’Europe », fournissant un air enrichi en oxygène par compression 52 permettant « d’introduire dans l’organisme par la voie pulmonaire des médicaments volatils, l’aérothérapie chimique. […/…] L’air est pris dans un jardin au bord de la mer. Après avoir passé dans un grand nombre de tamis qui arrêtent les poussières, et avoir traversé un bain de chaux qui arrête les traces d’acide carbonique, [l’air marin était comprimé dans la cloche où se tenait le malade. Faite] en tôle d’acier cylindrique, de deux mètres de diamètre et trois de hauteur, elle est éclairée par des hublots en verre très épais qui permettent de voir la mer. »
  5. Un téléphone est par ailleurs à la disposition du malade, s’il a besoin de quelque objet, qu’on lui fournit alors par l'intermédiaire d'un sas, car la durée de ces séances “aéropneumatiques”, généralement d’une heure et demi, peut éventuellement se prolonger toute la nuit. Le même dispositif permet inversement de raréfier l’atmosphère afin de recréer un climat de montagne, enrichi en oxygène, « le régime des montagnes réalisé sans dépassement, ni fatigue. » L’Institut «aéropneumatique» de Menton propose aussi des cures d’ozone, lesquelles rencontrent alors un grand succès thérapeutique, dû selon ses promoteurs au fait que  « sa puissance antiseptique bien reconnue, jointe à son action tonique et stimulante des fonctions respiratoires et digestives, en fait un remède de premier plan dans la tuberculose pulmonaire. » A cette époque, on choisit d’ailleurs d’employer l’ozone à Nice pour le traitement des eaux potables. La population prend dès lors l’habitude de se rendre, chaque dimanche, en promenade à l’usine des eaux, accompagnée des enfants atteints de tuberculose, dans l'espoir de profiter des vertus d’une thérapie réservée aux élites fortunées. Alors que l’épidémie étend ses ravages bien au-delà de son foyer originel, l’intérêt porté à la «climatothérapie» s’élargit en effet, annonçant la démocratisation du tourisme qui va bientôt voir le jour. Lointain héritage de cette époque, le traitement des eaux par l’ozone demeure en vigueur dans l’agglomération niçoise. Il a longtemps été évoqué comme un modèle hygiénique et la tradition de la visite de l’usine des eaux de Nice, à destination des scolaires, demeure toujours bien vivante.

 

4. HELIOTHERAPIE

La promotion des climats chauds

  1. Par leur éclectisme et leur pragmatisme, les promoteurs de la villégiature azuréenne surent associer avec bonheur les deux principes antagonistes qui fondaient les thérapies climatiques, l’action salutaire de l’eau et de l’air marin et celle de la chaleur. Cette dernière allait toutefois se heurter à la forte méfiance inspirée par le soleil. Au delà de ses justifications médicales, elle s’alimentait de préjugés socio-culturels, stigmatisant la couleur brune de la peau comme l’indice d’une origine sociale populaire. 53 La pratique du bain de mer s’instaure tardivement en Italie. A l'inverse du climatisme azuréen, sa principale originalité est d’être un balnéarisme estival, qui se pratique pendant les mois de juillet de d'août. Dans l’espace de quelques décennies, le balnéarisme va s’institutionnaliser sur cette partie du littoral, donnant lieu à des réalisations notables.

L’essor de la Riviera italienne

  1. L’un de ses premiers promoteurs est le docteur Giuseppe GIANNELLI 54, professeur de médecine à Padoue. Dès 1822, il s’attache à faire connaître les qualités balnéaires de la jeune station de Viarreggio, insistant sur son architecture, qui permet à l'air marin “salutaire” de circuler librement, l'assainissement de son littoral par la construction de canaux et le flux permanent qui agite ses eaux et contribue selon lui à leur salubrité. La pratique du bain pose toutefois des problèmes de moralité, dans un pays où la religion chrétienne domine les mentalités. Elle est ainsi strictement légiférée afin de réserver une plage à chaque sexe. Les premiers témoignages remontent à la même époque sur la Riviera italienne. L'Abbé AMORETTI 55 rapporte à ce propos, qu’il est obligé de rechercher des lieux à l’écart de la curiosité suscitée par la nouveauté de cette pratique. Il est vrai qu’il use d’une sorte de scaphandre ce qui doit, outre sa qualité d’ecclésiastique, grandement contribuer à l’intérêt que semble lui porter la population. A la fin du XIX° siècle, la station climatique de San Remo s’équipe ainsi d’établissements balnéaires modernes, proposant plusieurs centaines de cabines de bain. 56 Ardent promoteur des qualités de l’air marin de la station, qu’il juge “exceptionnelles“, le docteur ONETTI reconnaît que l’estime des Anglais pour les vertus du bain froid, peut passer pour « une espèce de culte et d’idolâtrie ». Il s’agit en fait d’une pratique bien connue de l’Antiquité, fait-il cependant remarquer, où l’on employait aussi l’eau de mer en usage interne. En conclusion de son ouvrage, il recommande leur pratique quotidienne, chaque matin au lever. 57
  2. Dans la même région, les plages de Porto Maurizio offrent elles aussi des cabines, des tentes et un établissement de bains d'eau douce ou salée, avec un hôtel, un café, des jardins, des équipements sportifs, des promenades et un théâtre. La presse locale insiste toutefois sur la nature médicale du bain et tient à rappeler que la Société Royale Humanitaire de Londres prescrit de ne pas se baigner moins de trois heures après le repas, si l’on se sent fatigué et quand le corps est froid ou en sueur, ainsi que de ne pas hésiter à sortir de l'eau au premier frisson ou en cas de torpeur aux mains et aux pieds. Elle précise aussi qu’il est vivement déconseillé aux personnes peu sportives ou asthmatiques de se baigner à jeun. Un décret municipal légifère par ailleurs qu'en dehors de ces installations, les bains sont interdits aux abords de la ville dans la journée. 58
  3. A la frontière de la Provence, la Principauté de Monaco s’est dotée à la même époque d’installations tout aussi conséquentes. 59 Agencées autour d’un pavillon central, elles se composent d’une trentaine de cabines, de bains chauds et d’un “gymnase maritime” : “ Les bains se prennent en pleine eau ou dans l’établissement. On y accède par une plage à sable fin et doux, dégagée de tout galet. L’établissement est sans contredit le plus vaste et le mieux installé de tout le littoral. Il est ouvert toute l’année. ” 60 Il comporte des salons de conversation et de lecture, ainsi qu’un café et un restaurant. On peut notamment y manger des produits de la mer, dont les oursins, présentés comme une véritable “crème d'iode”. Des chambres avec vue sur mer se trouvent en étages. On n'a pas oublié les jeux et les distractions, dont un orchestre qui se produit deux fois par jour. Quelques années plus tard, le docteur KONRIED inaugure un nouvel établissement, comprenant trois étages et quatre-vingt pièces, un ascenseur, des installations d'hydrothérapie et une salle d'eaux minérales.
  4. Les débuts de l’héliothérapie sont très codifiés. Les partisans des vertus médicinales des climats chauds précisent par exemple que la chaleur agit « à l’instar de l’hydrothérapie [en favorisant la transpiration] » 61 Une bonne illustration en est offerte par l’exemple du bain de sable chaud  « local ou général [qui doit se prendre environ] une heure avant le repas. Après avoir fait un trou profond, on se couche et on se fait recouvrir le corps ou une partie du corps, avec le sable fin chauffé par le soleil. Le bain de sable se prend surtout en été [et dure] de dix à quinze minutes » 62 rappellent ses promoteurs. Des prescriptions tout aussi rigoureuses régissent l’exposition directe aux rayonnements solaires : « Je ne sache pas que les bains de soleil aient jamais été préconisés, mais depuis plusieurs années, je fais usage de ce moyen balnéaire pour les rhumatisants et les enfants rachitiques {écrit ainsi le docteur BERGERET] Ce qui guérit la phtisie ce ne sont pas les émanations de la mer, ce sont le soleil et les huileux. Tous les jours, entre une heure et trois heures, faites-vous insoler la peau nue. Vos engorgements fondront comme neige au soleil. » 63 Paradoxalement, ces premiers développements de l’héliothérapie entravent la naissance d’une saison d’été pourtant vivement souhaitée par ses premiers propagandistes : « La plupart des promenades manquent d’arbres et d’ombre, ce qui expose les visiteurs d’été à l’influence néfaste et dangereuse des rayons du soleil », déplore à ce sujet le docteur LIPPERT. 64

La saison d’été

  1. La saison d'été qui voit le jour à la fin du XIX° siècle, sur la partie italienne de la Riviera, répond aussi à une forte demande populaire, due à la proximité des grandes villes du Nord de l'Italie et impulsée par l’essor du balnéarisme dans cette même région. Devant la recrudescence de la tuberculose, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent en effet, afin de faire profiter l’ensemble de la population des bienfaits des thérapies balnéaires et climatiques. Le docteur BERTHERAUD propose ainsi  « au gouvernement l'édification [dans la station climatique de Mustapha en Algérie] d’une vaste maison de santé destinée à recueillir tous les phtisiques, les scrofuleux et les rachitiques qui existent en France » Son confrère BERTHERAUD recommande quant à lui d’installer à Nice l’Hôpital de la Maternité de Paris, accueillant les mères « miséreuses », ainsi que de faire profiter de ses plages et de son climat, outre les tuberculeux, les aliénés et les mélancoliques. Elisée RECLUS estime de même que « cette belle région méridionale est destinée à devenir le grand sanatorium de l’Europe » 65 La découverte du caractère contagieux de la tuberculose va accélérer ces évolutions. Loin de remettre en cause l’efficacité présumée des thérapies climatériques, elle permet dans un premier temps d’assurer leur pérennité, en s’emparant de l’héliothérapie naissante.
  2. Le traitement d’une maladie contagieuse nécessite par contre des mesures d’isolement sanitaire, qui sont aux antipodes des principes de l’urbanisme de station et de la réputation de la Côte d’Azur. Les développements de l'héliothérapie, incarnés par l’apparition des premiers sanatorium, vont ainsi porter un coup fatal à son monopole climatique. La vocation thérapeutique de la région va dès lors décliner. Quelques sanatoriums (rebaptisés « instituts hélio-marins ») voient cependant le jour dans la région, mais dans des lieux isolés et confinés. Servie par la promotion des vertus hygiéniques de son climat, à présent bien établies, la Côte d’Azur saura tirer parti de la nouvelle donne médicale en faisant preuve d’une grande inventivité. Avec l’invention de la saison d’été, dont les visées originelles s’inscrivent dans la continuité de sa vocation thérapeutique, elle va ainsi devenir le principal acteur de la démocratisation du tourisme. Le lancement de la station de Porto Maurizio en est une illustration exemplaire et précoce. N’ayant pu profiter de l’essor du tourisme climatique, la capitale de la Riviera italienne a choisi d’investir dans le balnéarisme estival, avec l’espoir affiché que son développement permettrait aussi celui de la saison d'hiver. Au tournant du siècle, elle offre ainsi des établissements avec galerie sur pilotis, rassemblant cabines, salle de bal au centre, vestiaire, café, restaurant et bains d'eau douce et de mer, froide et chaude, autour d’une terrasse et d’un ponton. 66
  3. A la même époque, la station hivernale traditionnelle de San Remo est elle aussi en train de devenir, pour les habitants de l'Italie septentrionale, une station balnéaire estivale : « Ils y viennent en assez grand nombre au commencement et à la fin de la saison chaude […/…] Peu d’hivernants restent ici en été, quelques-uns cependant profitent des premiers jours chauds pour prendre quelques bains. » 67 Les vertus thérapeutiques du climat estival de la Riviera sont officiellement reconnues en 1900, lors du VI° Congrès Médical Régional de Climatothérapie : « Est-il vraiment exact que l'idéal de la beauté féminine soit une peau blanche et diaphane? [se demande alors l’un des premiers estivants] Je me suis posé la question à la vue de tant de jolies filles de ces lieux. Ce sont des jeunes femmes du peuple, mais pourtant leur peau obscurcie par les rayons du soleil semble les faire apparaître encore plus fascinantes. Dire qu’on pense d’habitude que le bronzage est un signe de maladie. » 68 La célèbre trilogie sea, sex and sun, qui fera le succès du tourisme contemporain, s’annonce déjà dans ces remarques. L’arrivée des premiers touristes américains va plus particulièrement consacrer le lancement de la saison d’été. Le balnéarisme estival s’est en effet largement développé, dès les années 1870, dans les régions méridionales des Etats-Unis, en Californie, en Floride, à Cuba et au Mexique. 69 Il préfigure la démocratisation massive du tourisme méditerranéen qui verra le jour dans les années 30 avec l’institutionnalisation des « congés payés ».

 

5. MONTAGNE

La villégiature alpine

  1. En dehors des plages de la Méditerranée et de l’Atlantique, la villégiature climatique connaît ses principaux développements dans les montagnes des Alpes et des Pyrénées. Les cures d’altitude font en effet partie, au même titre que le balnéarisme, de la panoplie médicale élaborée au XVIII° siècle 70 pour le traitement de la tuberculose. Elles permettent aux curistes d’alterner les séjours thérapeutiques, l’hiver sur le littoral et l’été en montagne. « Un praticien anglais, le docteur BODINGTON, et un allemand, le docteur Hermann WEBER, furent les premiers à appeler à l’attention des médecins les heureux résultats qu’on était en droit d’attendre des climats d’altitude comme agents thérapeutiques », rappelle à ce propos un guide climatérique évoquant les origines et les principes thérapeutiques de la villégiature de montagne. Selon lui 71, « les vertus médicinales du climat montagnard reposent [sur] les agents actifs du climat de montagne […/…] l’oxygène, l’ozone et l’hémoglobine [et sur le fait que] la basse pression barométrique force le sujet à respirer plus fréquemment et plus profondément.» Ces opinions trouvent leurs sources dans la recrudescence des maladies respiratoires, caractéristique des premiers développements de l’épidémie. A la différence de la villégiature balnéaire, la cure d’altitude est toutefois considérée comme une thérapie extrême, car il s’agit d’une « véritable expatriation [nécessitant d’] y séjourner été comme hiver aussi longtemps qu’il paraîtra nécessaire pour guérir. » 72

Des vertus climatiques de la montagne

  1. Issues de conceptions voisines, les deux grandes destinations du tourisme climatérique s’adressent à la même clientèle fortunée et lui proposent des pratiques et des services analogues. Comme le balnéarisme, la villégiature d’altitude a d’ailleurs vu le jour dans le cadre traditionnel du thermalisme. Les montagnes sont en effet appréciées de longue date, non pas tant pour leurs sommets que pour leurs eaux, sources, lacs, cascades, torrents et glaciers. La célèbre dénomination de « mer de glace » en offre probablement la meilleure illustration. 73 La France présente de ce point de vue un vaste choix, avec des Pyrénées aux Alpes, les stations de Barèges, Bagnères-de-Bigorre, Luchon, Uriage, Evian, Aix-les-Bains ou Ax-les-Thermes. Les cures thermales pyrénéennes sont plus particulièrement appréciées à cause de leur proximité avec les destinations touristiques du Midi méditerranéen et du littoral atlantique. Le balnéarisme et le climatisme connaissent ainsi un grand essor dans ces régions, essentiellement impulsé par les voyageurs britanniques. La station de Pau passe par exemple, dans la première moitié du XIXe siècle, de quelques centaines de curistes anglais à près de six mille. La principale cure thermale du tourisme pyrénéen a su s’adapter aux exigences de cette clientèle, à laquelle elle propose tous les agréments de la villégiature moderne, golf, chasse à courre, clubs et villas. 74 Le tourisme thérapeutique se développe dans le même temps dans la montagne des Alpes, là encore sous l’influence du tour. Il s’agit tout d’abord de stations thermales traditionnelles, comme la cure d'Aix-les-Bains, en Savoie, qui dépasse le millier de curistes étrangers au début du XIXe siècle. 75
  2. On note aussi à la même époque l’apparition de destinations nouvelles, comme les lacs de montagne : « [Elles comptent] de nombreux malades parmi leurs visiteurs [rapporte un guide médical à propos des stations du Piémont alpin, ajoutant que tout en servant] de rendez-vous d’été à la société élégante, [elles sont] considérés en même temps comme de bonnes stations médicales. La beauté prestigieuse des sites, la pompe des habitations, la grâce des jardins, la transparence des eaux expliquent une partie de cette renommée […/…] Le lac de Come peut [notamment] rendre de grands services aux affections chroniques de la poitrine, par l’état hygrométrique de l’air [et] par la modération que les eaux du lac et le voisinage des montagnes impriment à la température. » 76 Des stations climatiques sont encore créées au voisinage des glaciers ou des principaux sommets des Alpes, tout au long des itinéraires alpins qui relient la Suisse et l’Autriche à l’Italie. Elles sont généralement situées entre 1500 et 1800 mètres d’altitude, comme les stations suisses de Davos et celles de la vallée de l’Engadine, préconisées « contre les premiers degrés de la phthisie pulmonaire et pour en prévenir la formation chez les personnes prédisposées. » 77 Ces cures d’altitude s’apparentent aux villégiatures thermales et balnéaires, à l'exception des premiers équipements spécifiques de la "montagne de loisir", funiculaires, crémaillères ou téléphériques, qui leur donnent accès ainsi qu’à leurs sites et panoramas pittoresques.

Mer et montagne

  1. L’essor du climatisme méditerranéen aura un impact déterminant sur le développement de la villégiature de montagne, dans les Pyrénées comme dans les Alpes. Il est plus particulièrement marqué dans les Alpes du Sud, où la proximité des stations balnéaires azuréennes permet de prolonger la saison d'hiver : 78 « Les villes du littoral [ ../…] comme résidence d’hiver se complètent par les vallées de la montagne qui servent de séjour d’été 79 [déclarent à ce propos les guides médicaux, ajoutant que] les étrangers qui en hiver viennent respirer l’air de Nice, en admirer le ciel splendide et qui au printemps vont jouir de la fraîcheur des vallées de la Suisse, ignorent peut-être que dans les Alpes niçoises ils peuvent trouver [là aussi des panoramas splendides, un air frais et pur] et une source inépuisable d’études, de santé et de plaisirs. » 80 On peut se faire une idée assez précise de la physionomie générale des cures climatériques de montagne à travers la littérature médicale consacrée aux Alpes du Sud. On remarquera tout d’abord que leur essor est tardif. La principale station du pays niçois est ainsi fondée vers 1890 dans l’arrière pays de Grasse, à Thorenc. Cette cure « présente [selon l’un de ses promoteurs] exactement les conditions que l’on exige aujourd’hui des stations d’altitude pour les neurasthéniques et les tuberculeux bronchiteux » 81 Au cours de la saison, qui dure de mai à novembre, les curistes peuvent effectivement trouver toutes les commodités de la villégiature, un casino, des fêtes nocturnes, des kermesses, des soirées dansantes, un cercle, une salle de jeux, un american-bar et nombre d’équipements sportifs, lawn tennis, crocket, cyclisme, pêche, chasse, kiosques, ainsi que des abris et sun boxes disséminés dans un parc de cinq cents hectares.
  2. Le Sporting Club assure par ailleurs une animation permanente, avec tir aux pigeons, équitation, canotage et même un hippodrome et des courses hippiques. Le Thorenc Palace Hôtel offre de son côté un confort analogue, mais plus médicalisé, avec salons, promenoirs, salles de billard, de lecture et d'hydrothérapie et galeries de "cure d'air". 82 On relève encore l’existence d’un établissement dit « aérothérapique », le « Grand Hôtel Climatérique » du docteur MULEUR, qui propose aussi à ses patients des pensions de familles et des locations de villas. 83 La station de Peira Cava ouvre ses portes à la même époque. Elle est présentée par ses promoteurs comme « un coin de la Suisse niçoise, [Grâce à ses] monts pleins de l’air salin oxygéné et une pure brise oxygénée goudronnée [ajoutent-ils] on n’est donc pas obligé d’aller à l’étranger y chercher  […/…] des villes de saison pour la santé par la montagne. » 84 Quelques sources thermales d’altitude sont aussi mises à contribution, comme Pigna ou Berthemont, considérée dès le XVIIIe siècle par le docteur SMOLETT comme un « équivalent des meilleures stations des Pyrénées et des Alpes », ainsi que sur le versant piémontais Valdieri, Entracque, Acqui ou Val-Pesio, présentée comme le « rendez-vous d’une élite de baigneurs étrangers et italiens ». 85

L’invention du tourisme

  1. Ce bref tableau de la villégiature d'altitude montre la parenté de ses pratiques avec celles impulsées à la même époque par le climatisme balnéaire. Les destinations touristiques fondatrices que sont la mer, la montagne et le soleil, et les représentations auxquelles elles donnent le jour, vont avoir un impact considérable sur la modernité. Comme nous le verrons par la suite, le nouveau regard porté sur le territoire et sur l’espace vécu dont elles sont porteuses, demeure l’une des caractéristiques principales du tourisme contemporain. Cette étude des origines du tourisme nous montre à quel point il est loin d’être le simple héritier des traditions du tour et du thermalisme. Au regard des témoignages laissés par ses promoteurs, il apparaît plutôt comme l’acteur actif de leurs évolutions. Les représentations et les pratiques innovantes qu’il impulse révèlent par ailleurs la nature et les enjeux d’une institution destinée à devenir un véritable phénomène de société. Ces derniers se laissent plus particulièrement appréhender au travers des préoccupations thérapeutiques qui lui ont donné le jour. De ce point de vue, l'english malady déborde largement du cadre de ce que nous appelons aujourd'hui la tuberculose. Il s'agit plutôt d'une pathologie qui affecte, en accord avec sa dénomination, un “corps social” malade de la modernité. Celui-ci va ainsi se soumettre massivement aux thérapies “hélio-marines”, que le développement des transports permet très vite d'étendre au plus grand nombre. L’héliotropisme qui domine le tourisme moderne en est l’héritier direct et le tourisme demeure d’ailleurs, de nos jours, profondément dépendant du climat. Il a même donné naissance à la “climatologie touristique”, une discipline qui a pour objet la notion de “potentiel climatico-touristique”. 86 Le tourisme va aussi déboucher sur une relecture et une ré-appropriation des centres d’intérêt originels du tour, la visite des grandes villes et de leurs monuments, et de ceux du thermalisme, avec la colonisation des paysages maritimes et montagnards qu’il impulse. Ces paysages n’inspiraient jusqu’alors aux voyageurs qu’une profonde répulsion. L'émergence du tourisme s’accompagnera ainsi d'une véritable révolution des sensibilités et des représentations. La seconde partie de cette étude est consacrée à l’histoire de ces influences.